Un train d’avance

A mon arrivée dans le hall de la gare, en cette heure matutinale, les esprits s’échauffaient (au bois)  parmi les voyageurs en attente. Au guichet, plusieurs d’entre eux haussaient le ton, d’autres seulement les épaules en se disant que finalement il y avait plus grève dans la vie.  Le panneau d’affichage annonçait des annulations de départ, dont mon 8h45 pour Troyes. Seul un train sur trois roulait. Ma première pensée désabusée fut que ce genre de mouvement pénalisait toujours les petits usagers, jamais les  grands patrons actionnaires à l’abri dans leur voiture avec chauffeur : « des parts au CAC 40, attention à la fermeture des portières ! »

Désemparé, je demandai une faveur à un homme en costume cravate tirant une petite valise à roulettes.

– Excusez-moi, vous voulez bien me filer le train ?

Certes, on ne s’improvisait pas pilote de loco mais je ne voulais pas m’arrêter à ces considérations.

– Là, maintenant ?

– Oui, si ça pouvait se faire sans plus tarder. Je dois aller à Troyes.

– Je regrette, j’ai déjà filé le train à mon infidèle de femme. Actuellement, elle est sur les rails du divorce.

Je compatis poliment. Me concernant, les bans de mariage n’étaient pas encore pour demain, contrairement aux bancs de la gare à ma disposition. Je me résignai à m’asseoir. A côté de moi un jeune guitariste au look grunge confiait à son voisin ses derniers souvenirs de concert, extatiques, car selon lui: «  la scène, c’est ouf ! » alors que dans un wagon… la SNCF. Les syndicats des cheminots nous servaient toujours la même musique ; cet émule de Kurt Cobain était un peu plus créatif ? J’hésitai à lui réclamer un morceau au pied levé, trouvant que depuis ce matin on levait bien assez le pied comme ça. Bon, après tout, un débrayage de plus ou de moins…

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textes en vrac

Les blogueurs abonnés à ma page auront remarqué que je  suis moins actif sur mon blog. La correction de mon roman m’a pris pas mal de temps. Ça et le travail. Aujourd’hui Je ne reviens pas à vide et vous rapporte deux textes courts écrits pendant un atelier d’écriture. A bientôt.

DIALOGUES EN SITUATION

Un animal de basse-cour vante aux autres animaux les avantages qui sont censés le classer au-dessus d’eux. Rédigez ce discours ainsi que les réflexions des autres animaux.

–  Que feriez-vous sans moi ? demande un jour le coq aux autres membres de la basse-cour.

– La grasse matinée, pour commencer, répond une poule. Toi et ta fichue manie de nous réveiller à l’aurore.

– Reconnaissez que je suis indispensable ici.

– Pas autant que moi, intervient le jars. Ne dit-on pas que nécessité fait l’oie ?

-Nous, on pond, rappelle une femelle. Et auprès du fermier, on a la côte-côte ! Toi, que fais-tu à part chanter ? Si tes vocalises pouvaient nous rapporter quelque chose !

Et le pseudo patriarche de dresser l’inventaire :

-Et la paire de chaussons ? Et le vase ? Et le réveil mécanique ? Cadeaux du fermier en rétribution de mes talents !

– Il te les a jetés depuis sa fenêtre pour que tu fermes ton bec ! glousse une pondeuse.

-Pas du tout ! Mon chant est majestueux, je dirais même transcendantal, et fait honneur au soleil ! se rengorge le coq aux ergots surdimensionnés ;

– Ta modestie ne t’étouffe pas. Mais alors, alors que fait son Altesse Sérénissime dans une si basse-cour ? se gausse un canard.

– Un harem a besoin d’un protecteur.

– Tes femelles te remettent à ta place plus souvent que tu ne veux l’admettre, ricane le jars.

-Tu peux parler ! se vexe la caution virile du poulailler. Tes oies t’ont mis au pas. Tandis que moi, je commande et décrète.

-Des crêtes ? Je n‘en vois qu’une seule au-dessus sur ta tête, compte le jars.

– En un mot, crétin ! Je parlais de la dentelle qui orne mon crâne. Effet garanti auprès de ces dames.

– Et ‘y fait quoi d’autre de ses journées, le mirliflore ? demande une caqueteuse. Couver les œufs ? Non. Elever les poussins ? Non plus. On se farcit tout le travail pendant que monsieur se pavane !

– Mais je reste auprès de vous, rappelle le coq. Je ne suis pas comme le canard, toujours coulé dans un café.

– Oui, j’y passe mes journées, admet l’incriminé. Ce faisant, je me tiens au courant des nouvelles.

– Ce faisan ? Lequel ? Jacques ou moi ? interpelle un oiseau de gibier, depuis la volière voisine.

– Vous, on ne vous a pas sonné, grommelle l’emblème tricolore.

-Si, justement ! caquette une poule. Oyez Oyez dindes…, canes, oies, poules ! Le coq va nous faire la démonstration de sa supériorité sur nous, les reproductrices ! On est toute ouïe, guide suprême !

– Euh…,  hésite le fanfaron un peu embarrassé. Si je fais cocorico, ça suffit?

– Un peu, que ça suffit ! s’indigne une dinde. Marre de tous ces machos et de leur discours sur leur sexe faible ! On veut de la considération ! Créons un mouvement féministe ! On l’appellera Me Too.

– On parle de moi ? s’immisce le chat de la ferme.

– J’ai pas dit Matou, retourne à tes souris !

– Allons allons mesdames, apaise le coq. Enterrons la hache de guerre autour du ver de la réconciliation !

Le gallinacé déterre un ver de terre, ouvre grand son bec et le gobe. Mais le lombric emprunta la mauvaise tranchée. Le coq se met à tousser, sur le point de s’étouffer. Une poule bien grasse lui administre une grande tape dans le dos, avec son aile. Le ver est expulsé de son gosier.

– Merci ! dit le fier oiseau, honteux de s’être donné ainsi en spectacle.

Eclat de rire de la basse-cour.

– A qui le dis-tu ! Mon pauvre coq, que ferais-tu sans nous ?

 

LE DILEMME

Un matin, vous vous réveillez sans aucune envie d’aller au travail Mais vous êtes retenus par des scrupules ou des considérations diverses. Transcrivez en forme de monologue le débat qui se fait en vous.

Non, je ne me lèverai pas. Et ce n’est pas un réveil Mickey qui va me donner des ordres ! D’ailleurs, je le retiens l’inventeur de ce foutu appareil, de ce briseur de songes ! Ce jour-là, il aurait mieux fait de rester couché, moi je vous le dis.

Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire à mon patron si je reste au lit? Que je suis resté jouer à 1,2,3 sommeil ? Après tout, il me traite toujours d’endormi, autant lui donner une vraie raison.

Pense à ta fiche de paie ! Regarde là ! Mâte-là !… Ah, le moelleux de mon matelas !

Je suis comptable mais voyez-vous, plus les livres de comptes ont un pouvoir soporifique sur moi. C’était déjà le cas avec les contes de fée que me lisait ma mère.  Aujourd’hui, si j’en crois le dernier bilan, ce n’est pas le fils mais le fisc que le boss cherche à endormir.

Si je ne vais pas au travail ce matin, je risque de me retrouver dans de beaux draps. Bah, ça tombe bien, j’avais prévu de changer les miens.

Je vais dire que je me suis fait un lumbago. Un faux mouvement, et crac ! Mais encore faut-il trouver un médecin complaisant. Et si l’assurance-maladie envoie un agent chez moi pour me contrôler ? Une amende sur le dos n’arrangerait pas mon lumbago !

J’ai trouvé ! Je vais appeler mon chef et lui suggérer un nouveau modèle d’organisation de l’entreprise. Non plus pyramidal, mais horizontal. Employés, encadrants, tous allongés pour un rapport professionnel d’égal à égal. De deux choses l’une, ou bien le patron valide ma conception de la hiérarchie, ou bien il me regarde comme un agent subversif, un épicurien en retard au travail mais en avance sur ses idées. Trop risqué, c’est un coup à se faire licencier sans indem-nuitées.

Vite, une autre idée ! Je dois une importante dette de sommeil de l’ordre d’une centaine d’heures au Marchand de Sable. Il m’a mis au pied du mur. Si je ne dors pas, Morphée s’en chargera himself, et je vais morfler. N’est-ce pas un peu trop farfelu ? Je crains que la direction juge mon prétexte à dormir debout.

Et si je disais que j’enterrais ma grand-mère ? Têtue comme une pioche, elle ne voudra jamais mourir aujourd’hui. Tant pis, j’enterre l’idée.

Mon gars, t’as pas le choix, tu vas devoir aller au chagrin. C’est pourtant pas faute de me creuser. Oh ! Ça y est, je la tiens ma bonne raison pour rester au lit ! C’est dimanche, aujourd’hui ! Quel idiot, j’ai oublié de déprogrammer mon réveil !

Mais demain ?

Le père noël ne fait pas de cadeaux

 

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Santa Claus mettait un point d’honneur à être toujours ponctuel au moins un soir de l’année, or voilà que ses lutins lui reprochaient son avance, ou plutôt ses avances à leur égard. Une partie d’entre eux avaient monté un collectif et déposé en guise de présents, au pied du sapin du tribunal de Laponie, une montagne de plaintes pour harcèlement sexuel.

Santa niait toutes ces accusations de mains baladeuses dénuées selon lui de tout fondement, et pas au sens anatomique. Lui, l’artisan du bonheur de tous les enfants, comment osait-on le salir de la sorte ? Pure calomnie ! Il espérait toutefois qu’à la différence de ces mômes de plus en plus exigeants, les enquêteurs ne seraient pas regardants sur les marques, notamment celles laissées sur les joues de certains salariés négligents. Devant du travail bâclé, Santa  pouvait vite partir dans les tours, sans besoin de traineaux.

Le père noël avait l’habitude d’être trainé par ses rennes, pas devant la justice. Aucun juge ne se mettrait entre lui et son ancestrale mission. C’était la nuit N et des milliards de chérubins attendaient leurs cadeaux. Il se mit donc en route.

Les brides de l’attelage dans une main, son I Phone 50 dans l’autre, le livreur à la barbe fleurie ne vit pas l’étoile filante passer au firmament. Autre chose se répandait de façon aussi fulgurante sur la toile… pas celle des Bergers. Sa bouille bonhomme s’affichait en une des principaux sites d’information, assortie d’un titre peu équivoque: « Leur patron est un prédateur sexuel, des témoignages de Lutins lutinés. » L’affaire ferait le tour du globe cent fois plus vite que lui. Et pourtant au niveau vitesse il mettait le paquet que ce collectif de mal baisés à bonnet pointu lui reprochait de déballer à tout bout de champ de noël.

Le bras tendu en l’air pour faire antenne – au-dessus de la Méditerranée le réseau passait mal- Santa prêtait une vague d’attention à la route. Son relâchement manqua de lui coûter très cher quand déboula un gros avion sur sa droite. Les rennes freinèrent des quatre fers lesquels n’étaient pas à repasser, contrairement au permis de conduire de leur maître. Pris dans les turbulences des réacteurs, le traîneau tournoya, bringuebala tel un fétu de paille dans la tempête.  Des cadeaux mal sanglés tombèrent de bord. Mais le père noël tenait  bon face à la tourmente tant atmosphérique que médiatique.

L’Airbus s’éloigna avec tout son cortège de perturbations et le calme retomba dans la troposphère. Santa, la tête toujours à l’endroit bien qu’un peu secouée, entreprit de repêcher ses colis à la mer. Du moins ceux restés à la surface car hors de question de plonger pour les récupérer. Il avait le bonnet du papa noël, pas du Commandant Cousteau.

En stationnaire, à basse altitude, le Père Pôle Nord balaya d’une lumière froide les eaux non moins glaciales de la Méditerranée. Retrouver des paquets, de nuit, au milieu de cette immensité, revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin Quand le faisceau du traîneau captura un frêle esquif, une coquille de noix, et pas de Saint Jacques, sa surprise fut d’une taille inversement proportionnelle à celle de ses cadeaux. Son traîneau frisait déjà la surcharge pondérale – un coup à se faire dresser un pv- mais alors que dire de ce ridicule radeau débordant de réfugié?

Santa pesa le caractère urgentissime de sa mission et cette situation de détresse humanitaire. La pensée des accusations portées à son encontre joua dans la balance. La mer, connue pour ne jamais faire de cadeaux, lui donnait l’occasion de faire oublier la polémique. Il imagina en gros titre dans les journaux : le Père Noël vole au secours de migrants.

Une forêt de mains décharnées, rongées par le sel, se dressa vers l’échelle de corde  lancée du traineau comme le pompon d’un sinistre manège.

– Les enfants d’abord ! lança Santa dans son mégaphone.

Du moins quelques-uns. Son traineau ne pouvait pas accueillir non plus toute la misère du monde. Il songea aux employés partis sur le prétexte qu’avec eux il s’était mal conduit de cheminée. Allez comprendre pourquoi, il en perdait son lutin. En tout cas les petits costumes verts siéraient parfaitement à ces enfants.

Un homme au physique famélique, le visage tanné, saisit l’échelle et en entama l’ascension.

– Hé ! J’ai dit les enfants ! Redescendez !

Le malheureux ne l’entendait pas cette oreille. Comme les mots ne semblaient avoir aucune  prise sur l’indésirable, Santa entreprit de tester un autre genre de prise en secouant vigoureusement la corde. Le candidat à l’embarcation s’y accrochait de toute l’énergie de l’espoir, la même qui l’avait porté jusqu’ici lui en plus du courant méditerranéen.

Une lumière crue et aveuglante éclaboussa soudain le radeau. Elle venait d’une vedette en approche. Une voix assourdissante, amplifiée par un haut-parleur, beugla un ordre en italien. Les garde-côtes ou le bateau d’une ONG ? Le joufflu couperosé allait devoir se montrer moins sélectif sur ses passagers sous peine d’être mal vu, en dépit des projecteurs, par ces bons samaritains. Son image était déjà écornée… gidouille ! Un seul scandale à la fois.

Le premier naufragé se hissa à la force de ses bras jusqu’au traîneau. Ému, au bord des larmes, il ne lui tenait pas rancune d’avoir voulu le faire lâcher comme un fruit trop mûr.

– Merci ! Merci !

Une jeune femme et son petit garçon montèrent à leur tour. Un problème de place se posa. Santa suggéra tout naturellement la mère de s’asseoir sur ses genoux. Il dut se contenter du mioche. La vedette maritime évacua le reste des migrants.

– Un selfie avec Papa Noel ? proposa le chauffeur en pensant au potentiel viral de cette photo sur les réseaux sociaux.

Oublié le vieux rougeaud concupiscent, on ne parlerait bientôt plus que du Saint Bernard-Nicolas secouriste des réfugiés. Une fois le cliché en boite, le chauffeur claqua les rênes de son attelage.

– Allez, c’est pas le tout mais j’ai ma tournée ! Au fait, petit, qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

– Une nouvelle vie sans la guerre. Vers le nord.

– Je vous y emmènerai au Nord, ta mère et toi. Au Pôle Nord. Il y aura des jouets, tout plein de jouets… Ce sera juste à toi de les faire.

A des milliers de kilomètres de là, des enfants s’endormaient, un sourire aux lèvres.

roman: extrait inédit du livre 1

La correction de mon roman avance tranquillement. Je fais des coupes mais aussi des rajouts comme cette scène qui ne m’est venue à l’esprit qu’après coup.

A ce stade de l’histoire, nos amis Goozmes sont les hôtes cachés du petit Jérémy, installés dans le sous-sol de la maison.

 

Ce matin-là, Jérémy emporta un ouvrage de plus dans son cartable, en la personne d’Athos. Intégrer la créature à la liste des manuels scolaires eût été faire honneur à son savoir qui, d’après le gamin, devait dépasser le cadre des programmes de CM1 et sans doute même les frontières des connaissances humaines. Comme l’éducation nationale n’était sûrement pas prête, du moins sa maîtresse, Jérémy demanda de la part de l’auditeur libre la plus grande discrétion. Ce dernier lui promit de se montrer digne de ce privilège et de rester bien sagement au fond du sac.

Athos tint parole pendant la leçon de calculs bien que cette parole, justement, le démangeait. Quand il lui prenait des velléités de réponses aux questions posées par l’enseignante, son jeune ami le rappelait au silence par de discrets coups de pied dans le cartable.

Enfin arriva l’heure de la récréation. Une fois la salle de classe entièrement désertée, le clandestin prit sa part de défoulement non pas dans la cour mais au tableau noir.

L’œil rivé sur son cheptel de têtes blondes, Françoise Rochard ne pouvait voir la créature à l’œuvre. En bonne pédagogue, la quadragénaire donnait des clés de compréhension à ses élèves, du moins certaines car aucune de son trousseau personnel n’ouvrait l’équation écrite à la craie. Quelle ne fut pas sa surprise à son retour de découvrir un graffiti de chiffres et de symboles ; une simple formule mathématique sur les trous noirs enseignée en cours élémentaire sur Goozmes. Les murs de la classe abritaient donc un génie? Elle n’en avait encore vu aucun en la matière parmi ses petits anges dont les meilleurs maitrisaient tout juste la division. Troublée, elle prit un chiffon pour effacer, arrêta son geste comme par peur d’offusquer l’auteur. Le fantôme d’Einstein ?

– M’dame ! C’est qui qu’a écrit ça ? C’est pas vous ! observa un garçon du premier rang.

– Si je le savais, soupira l’enseignante en passant une main dans sa tignasse poil de carotte.

– Et ça veut dire quoi ?

– Euh… On décodera ça un autre jour… Bon, ouvrez votre cahier de français !

Jérémy rencogné dans sa chaise, tança du regard le farceur caché juste sous ses pieds. Du fond de son cartable, Athos lui renvoya un sourire espiègle.

La cloche de midi libéra les petits estomacs gargouillants. Un clandestin allait d’ailleurs se faire sonner tout un carillon pour désobéissance. Jérémy fourra en toute hâte livres et manuels dans son casier, plus que jamais pressé de rentrer chez lui. Mais des ennuis l’attendaient à la sortie de la salle de classe, en la personne d’un petit replet à lunettes.

– Hé ! Dutilleul ! Tu caches quoi dans ton sac ?

Il s’appelait Florian. Jérémy n’aimait pas la façon qu’avait le garçon de le dévisager de côté, le sourcil arqué, l’œil arrondi derrière ses verres, comme un rapace un peu miro. Quoiqu’en y regardant de près, son regrettable camarade tenait moins de l’aigle que de la poule.

– Rien. Pourquoi ?

– Je t’ai vu mater plein de fois à l’intérieur. Qu’est-ce tu planques ?

En classe, l’attention de Florian passait fréquemment en zone interdite, sous une ligne entre Brest sur la carte de France à sa droite et le troisième radiateur à gauche de la fenêtre. Ça lui avait d’ailleurs valu plus d’une ligne sur son bulletin scolaire. C’est devant que ça se passe ! rappelait sans cesse la maîtresse.

– Rien, je te dis.

Le Big Leu, son surnom, approcha son visage de Jérémy, lui renvoyant une haleine tiède aux relents gastriques. Une vidange s’imposait.

– Vraiment ? En me levant j’ai cru apercevoir une espèce de peluche. C’est ton nounours ?

Ce ton bêtifiant vis-à-vis de son camarade rassurait le Big Leu sur sa propre maturité.

– Lâche-moi ! soupira Jérémy en voulant s’esquiver vers la porte de la cour.

L’enquiquineur, grassouillet mais vif, entrava la sortie avec un sourire de défi.

– Ouvre ton cartable !

En plus de regarder de biais sa victime, ce garçon entendait de travers et prit son refus d’obéir pour un aveu. Des élèves prirent l’accrochage au vol dans l’espoir jouissif de voir autre chose voler ou, mieux encore, quelqu’un.

– Tu veux pas ? T’as honte, Dutilleul ? minauda Florent d’une voix mielleuse. Faut pas avoir honte d’emmener son doudou à l’école à neuf ans !

Les bésicles du  joufflu ouvrirent la valse, désarçonnées par une claque furtive. Ce coup de sang déclencha une ola enthousiaste dans l’assistance.

– Mes lunettes ! piailla le Big Leu en les ramassant par terre. Si t’as cassé mes branches… !

Madame Rochard, attirée par les cris, sortit dans le couloir au pas de charge.

– Qu’est-ce qui se passe ici ?

– Jérémy a fait tomber mes lunettes ! Elles sont tordues !

– Tous les deux, vous venez avec moi dans mon bureau !

Un peu plus tard, Jérémy regagnait le chemin des pénates, le nez dans ses baskets, le pas traînant. Quelques passants auraient pu s’inquiéter à la vue d’un enfant parlant tout seul. Un psy sur le dos en plus de son cartable, c’eût été vraiment trop lourd pour lui. Il refaisait le match, injustement arbitré à ses yeux, avec Athos bringuebalé entre ses cahiers.

– Tu aurais dû ouvrir le sac. Ton camarade n’aurait vu qu’une peluche ordinaire.

– Pour être la risée des autres ? Il n’avait pas d’ordre à me donner. Il l’a cherché !

– Te voilà bien avancé maintenant, ta maîtresse a convoqué tes parents.

– C’est dégueulasse ! Faut dire aussi que je la trouvais nerveuse depuis ton petit numéro au tableau. Elle doit toujours se poser des questions.

Tous deux rejoignaient la maison en ignorant que, dans la matinée, Froggie aussi avait commis un écart… Chez les voisins.

 

 

 

 

 

La promenade d’Oscar

Ce soir-là, Oscar eut envie de se dégourdir les jambes. Sa fonction de squelette pédagogique lui offrait peu d’occasions de prendre l’air, à part l’air effrayant bien sûr . Animé d’une envie irrépressible de récréation, Oscar se décrocha de son support à roulettes et gagna la sortie de la salle de sciences dans un bel ossement de gauche à droite.

Il proposa à Igor, l’écorché musculeux installé près de la porte, de venir avec lui. Ce dernier lui répondit. « Je me sens en sécurité ici, comme à la maison. Dehors, je me sentirai épluché, moi. »

Son camarade prit donc le chemin de la liberté seul. Après qu’il eut disparu, la salle de classe parut bien vide. Un squelette vous manque et tout est dépeuplé.

 

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Oscar marcha vers l’aile nord du bâtiment. Chacun de ses pas s’accompagnait d’un cliquetis d’os qui résonnait sinistrement entre les murs du couloir désert. Le mannequin connaissait sa structure anatomique sur le bout des phalanges, son nombre total de pièces (entre 206 et 214, ni plus ni moins, humérus clausus oblige), le nom et l’exacte situation de chacune d’elles. Les élèves dormaient pendant les cours de biologie mais pas lui car encore fallait-il des yeux pour les fermer. Il avait écouté les mêmes leçons des milliers de fois sans un seul instant piquer du nez, faute d’en être pourvu. Autant dire que sa charpente n’avait plus de secrets pour Oscar. Le monde extérieur constituait en revanche à ses yeux le plus grand des mystères.

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roman livre 2 (la fin)

Le Bizur réquisitionné pressa un bouton mural. Il y eut un bourdonnement électrique et les deux dévoués serveurs descendirent au niveau inférieur.  Une trappe se referma au-dessus d’eux.

La salle des contrôles communiquait avec les versants de toiture du vaisseau assez épais pour y aménager les chambres d’équipage, l’infirmerie et la cambuse.

Plusieurs cerveaux dont P’tit Prof avaient planché sur la conception de ce modèle d’astronef; des génies Goozmes de la physique aux égos plus faciles à froisser que les « feuilles » contenues entre ses couvertures. Ces plaques en métal argentées, festonnées d’arabesques scintillantes, faisaient office de panneaux solaires. L’appareil hybride se propulsait à l’énergie du Bigoflux et à celle des étoiles environnantes.

– Non, pour Barny c’est différent. Il a perdu à 1,2, 3 sommeil, dit Athos en regardant Orsie et son frère au bois dormant disparaitre avec l’ascenseur. Direction l’infirmerie.

Sly s’avança alors à la rencontre du capitaine et les deux anciens compagnons de caserne- un seul était resté dans l’armée – s’étreignirent sans retenue, à grand renfort de claques viriles dans le dos

– Sétinmax, vieux moustachu ! Content de te voir ! Comment nous as-tu retrouvés ?

– Par l’interception d’une conversation radio entre une patrouille lancée à votre poursuite et sa base. Nous étions posés aux abords du Palais de Chambord derrière un écran d’invisibilité, attendant, espérant un signal de vous, le moindre indice. Nous nous sommes aussitôt mis en route. C’est alors que nous avons aperçu le luminix.

– Je savais que tu ne nous abandonnerais pas !

– Tu en aurais fait autant, Sly !

Les deux barmen remontèrent à la surface. Ils portaient chacun un plateau avec des verres remplis d’un contenu à prendre au second degré d’alcool. La Picolichette présentait une couleur bleu-vert phosphorescente, toujours pratique pour trinquer dans le noir. Cette boisson, très populaire sur Goozmes, s’obtenait à partir de jus de glomèche macéré et fermenté dans la panse de Monstres-Tonneaux, des créatures pachydermiques élevées à cet usage.

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Un prix spécial

Vito Cavo dit le Requin, dit l’Ordure, dit la Machine à Occire, souriait de toutes ses ratiches en métal. Recevoir le prix du Meilleur Dessoudeur de la Pègre 2016 face à un parterre de fumiers qui sentait fort et certainement pas l’odeur de sainteté, était la juste récompense des années de labeur et de sacrifice. A vrai dire l’ampleur des sacrifices se mesurait surtout  au cimetière où reposaient d’anciens amis devenus gênants.

Voleur de bicyclette à sept ans, de sac à main à huit, braqueur à 11 ans, flingueur à 15 ans pour le compte de Tony Truant, un parrain –et non deux par deux- local. Vito Cavo n’avait pas traîné sauf dans la rue bien sûr, son école à lui. Un sinistre bonhomme de chemin jalonné de cadavres  dont la plupart nourrissaient les poissons de la baie  où servaient de compost de jardin car ce nabab du crime se voulait un éco citoyen modèle.

Au terme d’un impitoyable nettoyage (à se demander à quoi servait le balai des ambulances et de la police, une serpillière eût été plus utile  ) le Requin s’était imposé sur le marché des casinos et de la prostitution.  Ses convocations auprès des juges n’avaient jamais abouti, avortées par de copieux bakchichs ou de regrettables accidents. Une trentaine de règlements de compte en 2015, et 2016 serait un an pire que le précédent ; un empire qu’il tenait dorénavant d’une main de fer sur un trône de fer.

Son fils Mario prendrait sa succession un jour. Il avait déjà la trempe d’un grand caïd.

– Merci, c’est trop d’horreur… d’honneur, bafouilla Vito tout ému, ses doigts crispés sur sa statuette plaquée or représentant un tueur en chapeau borsalino dégainant un revolver. Merci à tous ceux qui m’ont soutenu dans cette aventure… Enfin, les survivants. Merci aussi à mes sponsors : l’entreprise de pompes funèbres Les Pieds Devant, merci également aux juges pour  m’avoir écouté… Sans me mettre sur écoute. Je les croyais au service de la justice, heureusement je les avais mal jugés.

Un coup de feu interrompit son laïus.

-Tu quoque mi fili ! paraphrasa alors l’heureux nominé, les yeux révulsés, avant de s’effondrer mort, la tête sur son pupitre déjà inondé de sang. Mario, au premier rang du public, sa pétoire encore fumante à la main, n’avait pas non plus l’intention de traîner.

-C’est bien le fils de son père ! lança quelqu’un dans la salle…

La relève des Cavo était là…

Texte écrit pour un atelier d’écriture

Je l’ai rédigé en pensant à ce sketch d’Albert Dupontel. Un sommet de cynisme…