Sortie de boîte (1)

SORTIE DE BOITE

 

Depuis déjà plusieurs mois, Alphonse se tournait et se retournait dans son cercueil, incapable de trouver le sommeil éternel. Sa mise au repos en paix, sur ordre du curé, lui pesait de plus en plus, le tuait même à petits feux.  A ce compte là, autant être incinéré ! Il voulait revoir le soleil et si possible par la même occasion son alimentation, las de manger les pissenlits par la racine matin midi et soir.

Un beau jour ou peut être une nuit, difficile de le savoir six pieds sous terre, Alphonse fit une annonce mûrement réfléchie à sa défunte épouse Madeleine.

-Ma chérie, tu es là ? s’assura-t-il au préalable en toquant à la bière voisine.

-Evidemment, où veux-tu que j’aille ? répondit celle qui partageait sa mort depuis bientôt vingt ans.

-Bon, voilà, j’ai décidé de reprendre un travail. Tu comprends, ici je ne m’épanouis pas.

Non, Madeleine ne comprenait pas ce nouvel accès de bougeotte. Vivant, son mari n’avait jamais su tenir en place, un vrai courant d’air du reste sans doute pas étranger à sa grippe fatale un soir d’hiver. Maintenant qu’il l’avait rejoint dans la tombe, il pouvait tout de même faire un effort ! Quoique par définition, son état l’en dispensait ad vitam eternam.

-Retravailler ? Non mais t’es pas bien ? sursauta-t-elle à cette idée. Une vie à trimer ça ne t’a pas suffi, tu veux encore remettre le couvert !

Ici-bas les fins de mois la préoccupaient moins que sa fin du Moi, toujours en suspens, entre les mains d’anges bureaucrates. Mais si l’argent ne servait à rien sous terre, en revanche là-haut tout passait et trépassait par lui. Alphonse en voulait pour exemple le coût de réfection d’une sépulture.

-Tu ne t’es pas demandé dans quel état doivent se trouver nos stèles ? Il faut les fleurir, les entretenir. Et qui pour payer tout cas ? En tout cas pas nos enfants.

– Et pour cause, on n’en a pas eu.

Leur famille se résumait à quelques petits neveux et nièces dont Alphonse s’était coupé suite au décès de Madeleine. Certaines gens n’arrivaient pas à concevoir qu’on pût faire le mort, surtout de son vivant, et continuaient de vous le reprocher une fois ad patres. A ce titre l’ex veuf s’attendait à une décoration à l’avenant sur sa tombe, mais qu’importe ! La composition florale n’aurait pas été à son goût, de toute façon.

L’ancien peintre en bâtiment avait conscience de revenir sur le marché de l’emploi avec un handicap, et pas des moindres. Comment retrouver un taf quand qu’on n’était plus qu’une épitaphe ? Bah, en cherchant bien…

– Enfin, sois raisonnable ! le supplia sa moitié. Tu as fait ton temps !

Ce fut peine perdue. L’enseveli entendait revenir à la surface, mais pas sur son défi.

– Je vais d’abord faire un tour de reconnaissance. Je te ramène quelque chose ?

– Rien ! Si tu pars de cette tombe, inutile d’y remettre les pieds !

Elle désapprouvait son projet, après tout ça se comprenait. Il lui offrirait un bouquet en rentrant pour se faire pardonner, et autre chose que des chrysanthèmes.

Au printemps tout repousse, dit-on. Quant à savoir à quelle saison Alphonse fit sa réapparition, non sans mal d’ailleurs ? Avec l’obstination d’une taupe ce dernier se fraya un passage dans le tombereau de terre. Une dalle funéraire implacablement scellée l’obligea à chercher un itinéraire bis à travers le sous-sol. Ces maudits fossoyeurs pourraient au moins nous laisser un jeu de clés ! pesta le revenant en émergeant du gazon.

Il faisait grand jour dehors. D’opportuns nuages passaient le soleil au tamis, toutefois la lumière restait impitoyable pour notre ressortissant des ténèbres. Ses mains tâtèrent dans le vide à la recherche d’un interrupteur, en vain. Bon, ça irait mieux après son premier café, à condition encore qu’il pût l’avaler.

Toutefois peu à peu ses yeux s’acclimatèrent, et une première image lui arriva encore sujette à quelques réglages. La pelouse, marquée des stigmates de son passage, donnait sur des rangées de stèles hérissées ici et là d’une croix plus ou moins défraichie.

L’évadé se hissa hors de son trou. Le plus dur restait à faire maintenant : se mettre debout. D’abord ses jambes répondirent par une fin de non-recevoir, campées sur une position radicalement horizontale. Ses deux pieds, devant depuis son décès, renâclaient à l’idée de devoir retravailler à la semelle. Cependant il sut les convaincre contre la promesse d’en prendre le plus grand soin.

Ankylosée, la machine se dégrippa petit à petit.

Un souffle d’air tiède grisa Alphonse encore sous l’effet du confinement. Dans un sens l’endroit se prêtait au gris, couleur assortie aux pierres tombales, mais là c’était d’ivresse qu’il s’agissait. De tous côtés lui arrivaient des sons et des senteurs, jusqu’à l’étourdir. Le calme au milieu des sépultures n’avait rien du silence oppressant dans une boîte en sapin. Une tondeuse à gazon, des aboiements de chien, une sirène d’ambulance au loin, tout s’amalgamait en une vague cacophonie.

Son cerveau, devant rouvrir en urgence moult fichiers sensoriels, battit le rappel de milliers de neurones au chômage technique. Les cimetières ne comptaient pourtant pas parmi les lieux les plus animés, qu’en serait-il à l’extérieur ? Le nouveau (re)né frissonnait de nervosité ; mais quant à regretter l’odeur de renfermé… Ah, si je pouvais aérer mon cercueil en rentrant !

Alphonse promena un regard autour de lui. Personne dans les parages. Mieux valait ainsi.  En le voyant s’extraire de terre, les gens recueillis auraient été à tout le moins cueillis !

Devenu un visiteur presque comme un autre, il se rendit à la dernière adresse de Madeleine. Sur la tombale tavelée de lichens, quelques plaques non moins moussues veillaient à la mémoire d’un être cher. Moins cher qu’une visite d’entretien, se dit feu l’époux voyant les chrysanthèmes fanés. Sa concession laissait encore plus  à désirer, sale et agrémentée d’un pot de bruyère jaunie. Le prix d’une brouille hier ?

– Non mais quel monde ! soupira le trépassé. Il faut vraiment tout faire soi-même !

Il jeta les fleurs dans le grand bac à l’entrée du cimetière, se promettant de revenir des bouquets plein les mains, à rendre envieux ses voisins. Pour cela il allait s’en donner les moyens, de préférence légaux.

(à suivre)

Sondage

Enquête menée pour un office de sondage. Ces questions ont été puisées ici et là dans Sylvie et Bruno de Lewis Caroll

 

Réponses recueillies par Félicie Ossi et Arthur Henrtard

 

Sondage n°1 : D’après vous quel avantage y-a-t-il à être un homme plutôt qu’un chien ?

 

Le romantique : L’avantage d’être un homme c’est que je peux promener mon chien. L’inverse, c’est pas possible… Sauf pour les aveugles, peut-être. L’inconvénient par contre, c’est que l’homme paie le collier. Remarquez, j’me suis pas ruiné avec celui que j’ai acheté à Martine au Manège à bijoux du Leclerc… 7, 50 euros.

Le revendicatif : Déjà, nous on a la parole. Alors que le clébard qu’est-ce qu’y dit à part Ouaf Ouaf ? Important la parole, je trouve qu’on nous la donne pas assez. D’ailleurs je profite de votre micro pour dire que ce gouvernement nous traite comme des chiens ! Macron, on lâchera rien!

La misanthrope : Pas le moindre avantage. Je conchie mes semblables. Quand je pense que le chien est le meilleur ami de l’homme… Si vous voulez mon avis, ce pauvre devrait revoir ses fréquentations. Mais pourquoi je vous parle, d’ailleurs ? Vous me dégoûtez.

La féministe : à être une femme plutôt qu’un chien ? Votre question est sexiste, vous le savez ? Vous êtes bien tous pareils, vous les hommes ! Comme les chiens vous remuez la queue en nous voyant. Et comme eux, après une cuite à la bière,  vous recherchez les réverbères.

Le parvenu : J’y vois avant tout un avantage immobilier. Si j’étais un chien je logerais dans une niche d’à peine un mètre carré. Alors que, voyez-vous, aujourd’hui je suis chef d’entreprise, j’habite un loft de 150 mètres carrés avec balcon boulevard Haussmann à Paris. Comment je me serais payé ça si je ne savais faire qu’aboyer ?

L’égarée : Si j’étais un chien, j’aurais déjà retrouvé ma maison avec mon flair… Je me perds de plus en plus. Je vais chercher mon pain, et puis tout à coup je ne sais plus où je suis. Vous ne pouvez pas me reconduire chez moi ? Et n’en dites rien à mes enfants !

 

Sondage n°2 : Qu’est-ce qui rend le ciel d’un si joli bleu ?

 

Les amoureux : Et pourquoi les oiseaux chantent? Pourquoi le soleil brille ?  Mais parce qu’on s’aime avec Kevin !

 Le finistérien : Si je le savais, moi ! Faudrait encore que j’en voie un de ciel bleu, je vis en Bretagne.

L’enfant : C’est au moment de la création du monde, Dieu il a renversé son pot de peinture bleue, du coup ça a fait tout bleu. C’est comme Eliott en cours de dessin, parce qu’il est maladroit ! Du coup il s’est fait gronder par la maîtresse parce qu’il a tâché ses vêtements.

Le dragueur poète : Je ne sais pas. Mais permettez-vous de vous dire, charmante mademoiselle, que le bleu du ciel fait pâle figure à côté de celui de vos yeux dans lequel on se noierait. Et pour paraphraser ce cher Francis Cabrel, tout ce que j’ai pu te dire je l’ai puisé à  l’encre de tes yeux… Eh, mademoiselle ! Mais revenez !

Le paysan : Qu’est-ce que j’en sais ? Moi ma question c’est quand est-ce qu’on aura de l’eau ? Deux mois qu’il a pas plu, vous vous rendez compte ? De la pluie, pour l’amour du ciel !

Monsieur réponse-à-tout : Je sais, je l’ai lu dans Sciences et Vie. C’est le résultat de la diffusion de la lumière solaire par l’atmosphère. Sans atmosphère, le ciel serait tout noir. Eh oui, Fred, c’est pas sorcier ! Une autre question ?

Le pessimiste : L’heure n’est plus à ce genre de question enfantine. On est face à la problématique du réchauffement, je vous rappelle. Le bleu du ciel… Parlons plutôt des bleus de la planète… Enfin, je devrais dire des plaies béantes. On la pille, on la brûle ! Quoi, revenons à nos moutons ? Ah ben parlons-en de l’élevage, comment peut-on encore manger de la viande ? Eh, revenez, j’ai pas fini !

 

Sondage n°3 : Quel est le meilleur moment pour voir les fées ?

 

L’alcoolique : Le meilleur moment pour voir les faits ? ‘Parlez  des faits divers ? Le matin, en lisant mon journal au café. Ah, les fées dans les contes ? J’sais pas, je dirais aux alentours de 11h du matin, en sortant du café. Et puis avec les fées, les éléphants roses qui les prennent en stop.

La minette : Quand je sors en jupe et que je monte dans les transports. Je vois très vite l’effet… Que ça fait sur la gente masculine. Je vous passe les regards… Et les commentaires. Ah, vous parliez des fées du folklore ? Moi je ne crois qu’aux licornes.

La fée carabine : La nuit, dès que j’allume la lumière : Elles rentrent par les fenêtres. Elles se mêlent aux moustiques, toutes ces saletés volantes. Je fais pas dans le détail, direct la bombe. Et puis je vais vous dire une chose, la France devrait en faire autant avec tous ces envahisseurs… Hein, voyez de qui je parle ?… Non ?… Mais si, migrants et compagnie… ‘Savez ce que je ferais avec une baguette magique ?… Je me créerais un cœur ?

L’avocat : Y a-t-il vraiment un moment ? A la rigueur, devant le juge.  Je dis à mon client de reconnaître les faits pour espérer sa clémence. On ne parle pas des mêmes faits ? Dans ce cas, il y a un malentendu, relâchez immédiatement mon client !

Le poissard : Le meilleur moment ? A la naissance, non ? Elles sont censées se pencher sur ton berceau. Enfin, moi ça me fait marrer, je vais vous dire pourquoi. A 3 ans, j’ai failli me pendre en jouant avec une cordelette de rideau. Pendant ma vie, j’ai été frappé 2 fois par la foudre. Je vous assure que c’est la vérité. Je vous passe la liste de tout ce qui m’est arrivé, ça ferait un roman. J’aurais pu devenir un peintre renommé[1], mais non… Je suis travailleur handicapé depuis que je fais de l’épilepsie. Alors vos fées…Peut-être qu’elles daigneront se pencher sur mon cercueil.

[1] Comme Eugène Delacroix, peintre réputé malchanceux. Voir l’extrait à son sujet dans la Chèvre

 

NB: Ce sondage est bien sûr complètement bidon. Bien qu’il serait assez rigolo de sonder vraiment les gens dans la rue. Pour ceux qui ont le goût de l’aventure.

La femme foudre

 

L’orage approchait. Je l’entendais rouler, certainement au-dessus de la vitesse autorisée car des flashs se déclenchaient à son passage. Bien calé dans mon fauteuil, je faisais de régulières infidélités à ma lecture des mémoires de Benjamin Franklin,  pour contempler le son et lumières aux fenêtres.

Sur le buffet du salon, une bouteille de Scotch attendait son heure. Peu de gens me rendaient visite, et je n’aimais pas boire seul. Mais si on m’avait dit que je recevrais la foudre, j’aurais sorti un vin du tonnerre !

Oui, ce soir là j’ai reçu la foudre en personne. Polie, elle n’est pas venue les mains vides mais chargée d’électricité. Ma basse consommation n’en demandait pas tant, cela dit n’est-ce pas l’intention qui compte ?

Il existe plusieurs types de foudre, or autant vous dire que celle-là était mon type. Ses traits étaient ceux d’une véritable déesse. Je vis d’abord un nez clair, puis tout le visage, enfin son corps entier nimbé d’une lueur jaune vive. Pleine d’énergie à revendre, du moins à EDF, elle grésillait comme un câble de haute tension et répandait une odeur d’ozone partout dans le salon. Pas terrible le parfum !

Née du dernier orage, elle n’engageait pas le contact. Comment la peloter en douce sans me faire griller ?

Entrée par la cheminée, le pendant sexy de Taranis restait immobile devant l’âtre, promenant son regard autour d’elle, un peu déroutée. Toujours assis sur mon fauteuil, je relevai le caractère peu orthodoxe de son apparition.

– Chez moi, les visiteurs se présentent par la porte.

– J’ai frappé, cher monsieur, me répondit la Foudre.

– Je n’ai pas entendu, il fallait insister.

– Je ne frappe jamais deux fois au même endroit, vous devriez le savoir.

J’avais lu ça quelque part. Mais il me restait à découvrir si cette crépitante créature me trouvait attirant ou ne craquait que pour  les beaux paratonnerres. D’un côté, si le courant passait vraiment entre nous je risquais de ne jamais m’en relever. Et pourtant en quelques secondes, par quelque force d’attraction insensée, la diabolique apparition parvint à me rendre jaloux d’un radiateur.

– Il ne marche pas, lui dis-je en la voyant caresser la grille de protection. La cheminée suffit à me chauffer.

– Dommage, soupira-t-elle. Je cherche un conducteur.

– Pour vous conduire où?  Z’avez vu le temps ? Asseyez-vous plutôt près de moi et buvons un verre.

L’image d’un éclair zigzaguant dans le ciel (celui-là ne devait pas tourner à l’eau claire) me rappela les dangers de l’alcool. Il me fallait m’assurer au préalable que mon hôte impromptue ne reprendrait pas la route. Or, après avoir pris quelques renseignements auprès d’elle, je devais mettre sa venue sur le compte d’une regrettable méprise… électrique en l’occurrence.

Car voyez-vous, elle s’était trompée d’adresse. Sa cible habitait à cent mètres de chez moi. Un guitariste dont on dirait qu’à défaut de la grâce il avait été touché par la foudre. L’orage se prêtait  à un bon petit Riders in the Storm des Doors ; seulement quelques précautions s’observaient avant de brancher l’ampli, comme de fermer les fenêtres.

L’envoyée de Zeus se répandit en excuses. A tel point que je m’attendis à la voir s’enfoncer dans le sol, de honte. Sa dignité lui interdisait de se laisser abattre, alors tel un général galvanisant ses troupes je la rappelai à son devoir.

– Ça peut arriver à tout le monde. Allez foudroyer le voisin et revenez me voir.

– Trop tard, répondit-elle, une collègue a déjà dû s’en charger. Je suis payée à l’impact, une victime en moins et c’est tout de suite du manque à gagner. Si c’était encore la première fois ! Mais je cherche toujours mon chemin et bien souvent je me perds… ou je tape à côté.

Devant cet aveu, je lui conseillai de changer de voie, de renoncer à sa nature atmosphérique pour une vie plus tellurique. Que n’avais-je point dit là ! Vexée, la femme Foudre se fâcha tout jaune, se mit littéralement en boule. En quelques secondes, elle me rejoua cette scène étourdissante en couverture d’un fameux album de Tintin où plane une malédiction Inca.

La sphère virevolta dans le salon, fondit sur moi, s’enroula autour de mon fauteuil, telle une écharpe de lumière. Je crus que j’allais léviter à l’instar de Tryphon Tournesol mais la gravité l’emporta et l’incontrôlable objet repartit par la cheminée non sans avoir fait s’envoler quelques livres. Notamment un polar en cours dont j’attendais le moment où il allait décoller, c’était chose faite. Sous mes yeux fascinés un Voltaire voleta. Puis tout retomba.

– A t’on idée d’être aussi susceptible ! lui lançai-je par le conduit de l’âtre. Moi je disais ça, après c’est votre vie !

Déjà le tonnerre s’estompait. Je passai ma frustration avec un Scotch. Bon, ça devait finir ainsi. Avant même notre rencontre planait un nuage, de type cumulonimbus. Et puis une romance avec la Foudre ne pouvait que finir en remake de « Les ions fatals » !

Mon verre bu, je pris mon manteau et sortit dans la nuit. Quelques flashs dans le lointain indiquaient que l’orage se déplaçait.

– T’aurais pu me laisser une photo de toi ! criai-je dans sa direction.

Je ne l’ai jamais revue depuis ce fameux soir, ni en vrai ni sur les clichés d’artistes, aussi impressionnants soient-ils. Alors quand j’entends qu’on a capturé la foudre… Pas la mienne, en tout cas.

Mais mon appareil se tient prêt. Au cas où.

 

Les derniers sont les premiers

LES DERNIERS SONT LES PREMIERS

ou Chronique Cycliste

 

Quelques fervents et pour le moins patients supporters ont ovationné Roland Bin à sa montée sur le podium hier à minuit passé. A 24 minutes du deuxième, en partant de la fin du classement, le coureur de la Team des Lanternes conforte un peu plus sa place d’anti-leader du Tour à l’issue de cette nouvelle étape entre Macon et Saint Etienne.

Son offensive dès les premiers kilomètres en a surpris plus d’un. De mémoire de spectateur, on avait encore jamais vu un cycliste attaquer d’emblée avec une telle hargne, une telle voracité, un chou à la crème.

« Je vais l’emporter ! aurait assuré ce natif de la Saône et Loire au sortir d’un copieux déjeuner.

Mais il parlait uniquement de son dessert ! Rappelons que manger tout en circulant à vélo constitue une infraction à la sécurité routière. C’est à ce titre qu’une gendarme un peu zélé a verbalisé Roland, sans pouvoir lui enlever de points car ce dernier n’en compte aucun au classement.

Hector Tue, autre sérieux prétendant au maillot jaune, a eu bien du mal à suivre celui que la presse surnomme déjà l’Escargot de Bourgogne. Le fait qu’il roulait devant son adversaire rendait à vrai dire la chose difficile.

« Chaque fois que je repassais en queue, il remettait un coup de frein m’obligeant à le doubler, témoigne le challenger. Et de s’incliner avec admiration. Jamais vu un mec aussi lent sur une bicyclette. Franchement, respect !

La vitesse moyenne de Roland Bin (4,3 km/h sur la dernière étape) prête déjà le flanc à de nouvelles suspicions de dopage  alors que le monde de la Petite Reine panse toujours les plaies du dernier scandale. En plein soleil de juillet, plane toujours l’ombre de l’affaire Gaspard Esseux, ce champion exclu de la compétition l’an dernier pour s’être injecté de l’ADN d’Aï et d’oppossum.

En ce qui le concerne Roland se dit serein, et en rien seringue, sur la question des contrôles.

Sans transition, l’étape du jour a été émaillée de nombreuses chutes d’attention chez les supporters dont celle de cette mamie tombée soudain de sommeil au passage de la course. Assise sur une glacière, elle a fini les quatre fers en l’air. Gamelle heureusement sans gravité sinon celle terrestre. Regarder passer le peloton à une vitesse cacochymique constitue une épreuve en soi, il faut bien le dire.

Les mordus de montagne espéraient bien un sursaut de relief pour relever le spectacle. Ils sont restés sur leur faim, les cyclistes ayant demandé une remise à plat du parcours. Avec l’aval de l’organisation du Tour, toutes les cotes ont été transformées en descentes, et vice-versa. Il en sera de même pour les épreuves de montagne.

Un mot concernant les conditions météo. Le titulaire de la tunique jaune a pu profiter d’un vent très favorable de face le ralentissant à merveille. Des farfelus préférant avoir Éole dans le dos ont tourné leur vélo et pédalé en arrière jusqu’à la ligne d’arrivée.

Au programme de demain, un périple entre Saint Etienne et Brioude. Roland Bin entend bien défendre son maillot de meilleur « Sloweur ».

« Personne ne me l’enlèvera, assure-t-il. A part peut-être une jolie fille. »

A bonne entendeuse.

 

RUBRIQUE ANIMALIÈRE (ou merci d’avoir posé la question)

Pourquoi la girafe a-t-elle un long cou ?

 

En des temps fort reculés, la savane africaine était parsemée de petits arbres à portée des herbivores courts sur pattes. La girafe ressemblait en tous points à sa descendante que l’on connait aujourd’hui, même robe tachetée, mêmes cornes, si ce n’est qu’elle avait un cou rétréci. Parmi elles, Sophie faisait grand festin de cette végétation abondante.

Las de se faire grignoter à longueur de journée, les arbres de la savane se réunirent en concile pour mettre sur pied un plan de riposte.

« Gorgeons-nous de poison, proposa un acacia radical. On n’y reprendra plus ces gourmands.

Un vieux baobab trouvait la stratégie un peu basse, voire carrément vicieuse.

« Notre faiblesse c’est notre taille. La nature nous met à l’épreuve ! Ah, si nous pouvions tous en prendre de la graine !

La providence entendit leur prière. Le matin suivant, tous les enracinés de la savane toisaient leurs prédateurs d’au moins trois mètres. Seuls les singes les plus acrobates pouvaient encore atteindre les branches.

« C’est un coup monté pour nous affamer ! protesta Sophie la girafe.

– On n’a plus qu’à retourner se coucher. Après tout, ne dit-on pas qui dort dine ?  philosopha un cheval en pyjama à rayures qualifié de drôle de zèbre.

En s’élevant contre un soi-disant complot, Sophie ne pensait pas en sortir grandie. Or le lendemain, quelle ne fut pas sa surprise de se réveiller avec son col considérablement rehaussé.

Les arbres n’avaient pas prévu ce « cou » là !

La girafe put donc reprendre sa mastication. Plusieurs animaux moins chanceux durent migrer vers d’autres contrées, là où le « cou de la vie » pour manger était moins élevé.

In dreams (dernières créations)

Photo 1: un pique nique sur l’herbe avec des enfants vêtus en adultes, ambiance fin 19e avec ombrelle et canotiers.

 

 Texte proposé

Les enfants, c’est parfait, vous gardez la pose sans plus bouger.

Combien de temps ? Oh, je ne sais pas, disons une bonne journée.

C’est trop long ? Mais vous êtes marrants, un déjeuner sur l’herbe ça ne se peint pas en cinq minutes ! Je dois reproduire le moindre détail du cadre pour un rendu authentique.

Quoi ? Si je cherchais le réalisme, j’aurais mis en scène des adultes ? Exact. Seulement voilà aucun n’a voulu. Donc on se passera d’eux. Vous vouliez jouer aux grands, profitez-en !

Valentine, je te rappelle qu’on pique-nique en l’honneur de tes épousailles avec Henri, alors souris s’il te plait. Déjà qu’on se demande s’il n’y pas une ombrelle au tableau quand on voie la couleur de ta robe…  Tu as perdu ton chat la semaine dernière ? Au temps pour moi, condoléances, mais pour l’amour de l’art, mets ton deuil de côté en pensant qu’aujourd’hui tu aimes Henri ! Comment ça, un mariage arrangé ? Peu importe,  tu le rangeras où tu veux une fois que j’aurai reposé mon pinceau.

Allez, c’est parti…

Emile ! Je vais t’apprendre à siffler Valentine ! C’est parce que celui qui trinque sifflera trois fois ? Mais où t’as vu ça ? Bon, tu me rassures, je croyais que tu convoitais la mariée.

Pourquoi tu pleures Léon ? C’est toi qu’est amoureux d’elle ? Adèle, sois mignonne,  sers-lui un remontant. Prends des cerises, ça fait Yves Montant.

Olympe et Béatrice, je vous vois lorgner la volaille dans l’assiette. Vous ne voudriez pas être à sa place ? Si ça peut vous rassurer,  il a connu des positions autrement plus inconfortables, ce poulet mal assis.[1]

Colette, dis-donc, tu m’as l’air bien guillerette. Fais voir ton verre. Ah, je m’en doutais ! Qui est le petit malin qui a remplacé le jus de pomme par du cidre ?… Alceste, à te voir pouffer, tu n’y es pas étranger. Si j’étais ton père, je te ferais un sermon… Et ne me dis pas le sermon du jus de pomme !

Bon, on va pouvoir commencer parce que mon pinceau me démange. Et pas que ça d’ailleurs, mais je me retiens !

Les deux demoiselles d’honneur à gauche, un peu de concentration où je vous mets sur la touche. Et vous serez pas déçues  de la couleur !

Pardon ? Bonjour monsieur. Oui je suis Edouard, peintre, et là vous me dérangez. Vous vous appelez Nicéphore Niepce ? Et alors, ça me fait une belle jambe !

Je gagnerais du temps en utilisant votre appareil photo ? J’ai entendu parler de votre invention. Allez, du balai, je suis un artiste, moi, Môsssieur, et qui aime prendre son temps. Et je vais vous dire, votre bidule avec son voile de bonne sœur, ça n’a aucun avenir !

[1] Auguste Poulet Malassis, éditeur de Charles Baudelaire, qui commit le délit d’outrage à la morale publique en publiant les Fleurs du Mal.

 

Photo 2: deux personnes âgées sur un banc en train de déguster un gâteau. Derrière eux un grillage derrière lequel une cabane toute rouillée.

 

Texte proposé

Ils savouraient un cup cake, et par-dessus tout, leur liberté retrouvée.

Enfin seuls, rien qu’elle et lui.

En EHPAD on trompe le temps, plus rarement la surveillance des aides-soignants. Or, Maurice et Louise aimaient narguer les statistiques.

Leur évasion ferait sûrement les choux gras des journaux et qui sait,  donneraient des envies de maison de retraite buissonnière aux résidents encore dans la pleine force de leur vieillesse.

Il est l’heure, Mon Sénior ! L’heure de se réveiller !

Marre ! Marre de tous ses règlements ! Déjeuner à telle heure, dîner à telle heure… Qu’on les laisse décider de leur faim !

Maurice et Louise avaient bien pensé fomenter une révolte, mais dans un endroit pareil, essayez de manœuvrer autre chose qu’un déambulateur.

Triste jour que celui de la dépendance ! S’ils avaient su, les deux tourtereaux n’auraient jamais signé la charte.

Les enfants de Maurice ne lui avaient pas laissé le choix depuis un dégât des eaux.

Enoncé du problème. Une baignoire contient 140 litres. Les deux robinets ont un débit de 15 litres par minute. Sachant qu’un vieux monsieur tête-en-l’air se fait couler un bain et l’instant d’après part tranquillement au marché, dans combien de temps la baignoire sera-t-elle remplie, la salle de bain inondée ainsi qu’une partie du salon?

Alors oui, sa mémoire lui jouait des tours, il égarait régulièrement des choses, mais au moins il avait retrouvé ses vingt ans dans les bras de Louise.

Très vite à son arrivée, il avait engagé la conversation, un peu comme un taulard en mal de compagnie.

Lui : –  Qu’est-ce que t’as fait pour te retrouver là ?

Elle : – Une mauvaise chute.

Et puis de fil en aiguille à fricoter… Aujourd’hui amoureux sur un banc. Pour les bans de mariage c’était trop tôt, ou peut-être trop tard.

– Tu vois cette cabane avec son toit de tôle rouillée derrière nous ? désigna-t-il à  Louise. J’y ai donné mon premier rendez-vous galant… Elle n’est jamais venue. C’était avant Huguette. Et encore bien avant que je te rencontre.

Elle serra sa main fort dans la sienne, le regard inquiet.

– Tu crois qu’ils nous recherchent en ce moment ?

– C’est possible. Quelqu’un a déjà dû sonner l’alerte.

– Et s’ils nous reprennent ?

– Alors on s’évadera encore.

Ils avaient fini leur cup cake à l’arrivée des gendarmes.

 

Le mur des poupées

Texte écrit pour le projet In Dreams.  Plus de précisions sur cette initiative dans mon post précédent.

LE MUR DES POUPÉES

Charles Rey était de ces artisans qui voient les choses en petit. Petit comme les poupées de porcelaine qu’il fabriquait avec une méticulosité confinant à l’obsession. Confectionner ces modèles de pureté relevait pour lui  de l’enfance de l’art.  Le savoir-faire de George empruntait à une tradition ancestrale en voie d’extinction avec l’ère des chaînes de fabrication. Ses ingrédients ? Du tissu, du fil, une aiguille et surtout le plus important, il y mettait son âme. Mais motus et bouche cousue ! Du cousu main, vous l’aurez compris.

Les poupées occupaient le devant d’un théâtre où  presque tout était tombé, à l’exception du rideau. En effet Charles avait logé ses « chéries » dans les anfractuosités d’une façade en pierre, vestige précaire d’une habitation presque tout effondrée. Autrement dit la scène croulait, mais pas que sous les bravos.

Les riverains, dans les ornières de leur quotidien, passaient à côté de cette atypique et attendrissante vitrine sans plus y prêter attention. Mais la pouponnière faisait toujours l’enchantement des touristes égarés qui s’attardaient parfois de longues minutes, espérant secrètement voir s’animer tout ce beau petit monde.

On ne comptait pas deux modèles identiques. Une fillette à la blondeur bavaroise prenait la pose avec un bébé joufflu fier de siéger en haut du panier proprement parlant. Les amoureux du canasson pouvaient leur préférer ces deux frère et sœur à cheval sur un poney (de la dernière averse).

Chaque poupée, de par ses jolis atours désuets ou folkloriques, confinait au musée vivant. Gardiennes d’un temps suspendu, elles semblaient veiller en silence sur le dernier pan de pierres toujours debout.

Un matin Anne, la femme de Charles, dont les talents de dentellière servaient l’enfantine lubie de son mari, le trouva dans son atelier en train de fabriquer un vélo miniature.

– Surtout ne dis rien aux filles, c’est une surprise, lui enjoignit l’original, le nez dans sa copie graisseuse.

– Enfin Charles, tu ne vas pas leur apprendre la bicyclette.

– Et pourquoi pas ? N’est-ce pas ce que j’aurais fait si nous y avions été parents ?

– Mais la vie en a décidé autrement. Nos « filles » sont…

– Oui je sais, trop petites. C’est pour ça que je leur construis une allonge-gambettes sur mesure.

– C’est ça, trop petites, soupira Anne en posant sa main sur son épaule. Ou est-ce nous qui sommes trop grand ?

Le lendemain matin, en rouvrant les yeux, la costumière trouva une place vacante dans son grand lit. Il a peut-être été touché par la grâce, mais on peut exclure la grasse matinée, se dit-elle pensant que le magicien de sa vie s’était remis à l’œuvre aux aurores. Anne s’habilla et descendit à l’atelier. Personne. Sur l’établi, à la place du vélo en modèle réduit de la veille, une ravissante créature d’albâtre semblait attendre le coup de baguette magique qui l’éveillerait à la vie. C’est bizarre, je ne l’avais encore jamais remarquée, réalisa-t-elle, troublée par les grands yeux bleu vénitien de la poupée, tranchant avec une blondeur presque blanche.

Le cliquetis d’un vélo mal graissé polarisa son attention vers la fenêtre.

Sortie dans la fraîcheur du petit matin, Anne salua les précieuses locataires en cire de la maison d’en face. Le compte y était. Mais alors d’où venait cette figurine haute comme trois pommes en train de pédaler sur le bitume ? L’improbable cycliste portait un complet noir et ce chapeau melon de la même couleur cher  à Magritte.

La vieille femme crut véritablement défaillir en identifiant son mari. Nul doute possible, c’était bien lui rétréci au lavage. Si elle s’attendait à le  voir à ce point diminué !

– Cha… Charles ! balbutia la brodeuse qui dut s’appuyer à la porte, tant son émoi était profond. Au nom du ciel, que t’est-il arrivé ?

– Hier tu t’es demandé si on était trop grand, lui rappela l’artisan en posant pied à terre. Cette nuit une fée a réfléchi à la question, d’où le résultat ! Au réveil, j’ai tout d’abord paniqué. C’est alors qu’une poupée vivante m’est apparue. Elle s’est présenté comme ma muse et m’a dit que je devais voir mon art sous une autre perspective. Et crois-moi, tout change d’ici ! Enfin, je pourrai parler d’égal à égal avec mes « filles », et faire du vélo avec elles.

– Mais… Et que fais-tu de nous deux ? demanda Anne au bord des larmes.

– Rejoins-moi, mon amour. Tu trouveras la fée dans l’atelier.

La dentellière rentra d’un pas incertain, l’esprit tourneboulé. Sur l’établi, à côté de la mystérieuse poupée aux yeux bleus, il y avait une baguette en bois.  Guidée par quelque intuition, elle la plaça dans sa main droite… et attendit.

In dreams

Je partage deux textes écrits à partir de créations photographiques.  Ces photos s’inscrivent dans un projet collectif, In Dreams, qui a pour but de réinventer un territoire local, sous un jour décalé voire complètement surréaliste. L’idée est de mettre en mots ces visions d’artistes, en vue de la création d’un recueil. Je participe à l’aventure avec le concours d’un atelier d’écriture.

N’ayant pas les droits sur les tableaux, je pourrai juste vous les décrire.

Photo 1: un homme à tête de cerf assis sur un canapé.

Texte

Installez-vous, je vous en prie. Vous prendrez bien un scotch, cher ami ?  Franklin, allez chercher la bouteille. Non, pas la bière, on la garde pour tout à l’heure quand notre hôte sera sec. Mon cher, j’espère que vous n’êtes pas pressé. Car quand une tortue doit vous rapporter un vin, il a tout le temps de mûrir, et les invités de mourir… de soif, bien sûr.

Lucifer, cesse de faire le gros dos. Pardonnez mon chat, il ne supporte pas les étrangers. Dès qu’il en voit un, il le siffle. C’est comme moi, avec mon verre…

Je vous vois regarder l’ours sur le buffet. Il est beau, n’est-ce pas? C’est une reproduction… En captivité ? Non, en dorure.

La statuette d’enfant, à côté, intéresse les brocanteurs. Je réfléchis à m’en séparer. Il me faut un peu de liquidité, la dernière saison des biches m’a coûté un brame.

J’attire aussi votre attention à droite de l’âtre. Un suricate sur ses gardes. Mère m’a appris à être constamment aux aguets, avant même que je sois un daguet. Tout à l’heure à la chasse, mon cher, il vous faudra être aussi au taquet, car la balle a changé de camp.

Mais vous frissonnez ! Je vais remettre quelques bûches. Ici le bois ne manque pas, et en dernier recours, il me reste toujours cette jolie paire sur la tête. Ma cheminée tire un peu trop, quoique moins qu’un chasseur en y regardant.

Quoi vous voulez déjà reprendre le rut ? Pardon, la route ? Ca me gêne de vous laisser repartir avec rien dans le ventre. Goûtez au moins à ma chevrotine maison, il y en a à volonté. Feu à volonté, si j’ose dire.

Je vous menace ? Mais parfaitement, mon cher. Vous ne sortirez pas vivant de mon domaine. Oui, ce sont mes terres, de ce côté-ci du miroir. Les rôles sont inversés. A votre tour de courir, Lord Maxwell, j’espère pour vous que vous n’avez pas de cor au pied.  Moi, j’aurai le cor de chasse. Vous connaissez l’air.

Prenez des forces, vous en aurez besoin avant ma récréation. Franklin va revenir avec le whisky dans une heure ou deux. Non ? Vraiment pas ? Oh, inutile de tâter mon miroir, la traversée se fait sans retour.

A tout à l’heure dans les bois. Et si ça peut vous rassurer, vous n’êtes pas le seul à partir à jeun. Mes chiens aussi sont à la diète, depuis trois jours.

 

 

Photo 2 : une maison décrépite à vendre. Un fantôme à la fenêtre.

Texte

Ils ne mouraient pas, mais presque tous étaient frappés. Comme au jardin d’Eden, tout était parti d’une pomme. Depuis, chaque constructeur y allait de son objet qui se connecte plus ultra, finissant de rendre les individus fous à relier. Ici et là, à tort ou à réseau, des récalcitrants refusaient le Net à payer, mettaient sur la touche le moindre téléphone ou tout appareil traçable.  D’autres, dans un état de rejet pathologique, s’isolaient sur un îlot de quarantaine en priant : « Dieu me garde de cette peste. »

Rose refoulait la moindre incursion 2.0 chez elle. Cette femme entre deux âges, qui habitait une maison ouvrière aux façades fuligineuses, laissait les wagons numériques aux autres et pas question qu’on l’y pousse de force. Elle restait à bonne distance sur le quai, arc boutée à un mode de vie simple comme le passé.

Ses neveux, à chacune de leur visite, la pressaient de monter sur le marche-pied du train, à savoir au moins s’acheter un portable. Mais leur tante tenait tête au vent contraire. Elle répondait que du téléphone fixe elle pouvait joindre sa famille ainsi que les deux bouts, quoique de plus en plus difficilement en y regardant depuis un certain temps. Sa dernière pension de retraite avait, il est vrai, encore diminué.

De chez elle, Rose entendait les voitures, les aboiements des chiens, toutes sortes de sons, mais pas les bruits sur internet. Sa sensibilité électromagnétique, reconnue par son médecin, faisait mauvais ménage avec une box ou un compteur linky. Les seules ondes qui trouvaient grâce à ses yeux étaient les rides dans l’eau d’une mare.

Depuis l’extinction des magasins d’alimentation, la dernière des Mohicans vivait quasi exclusivement de son potager suffisant à ses besoins primaires et surtout primeurs. Au printemps, le bourdonnement des drones commerciaux chargés de colis supplantait celui des insectes pollinisateurs de plus en plus rares dans ses parterres.

Pendant que quelques abeilles se tuaient encore au butinage, l’engeance humaine, elle, continuait de tuer pour du butin fut-il dérisoire. L’homme qui par une nuit sans lune assassina Rose à son domicile ciblait du matériel high tech. Pouvait-on être plus mal renseigné ! L’autopsie établit que l’individu, surpris par sa victime dans le salon, l’avait frappé mortellement avec son propre téléphone portable.

Plusieurs mois après le drame, la maison fut mise en vente. Les nouveaux acquéreurs, un couple avec enfants, rapportèrent de très étranges phénomènes survenus dès les premiers jours de leur arrivée. Implosion d’ordinateur, câbles se débranchant subitement d’une prise, smartphone jeté au sol par quelque force invisible.

Depuis le départ de ses occupants à bout de nerf, à peine un mois après leur installation, la demeure n’a plus  jamais trouvé preneur. Sa réputation hantée diffusée comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux attire, il est vrai, les curieux mais pas les acheteurs.

Des témoignages font état d’effrayantes apparitions aux fenêtres. Les sceptiques y voient des affabulations, les autres le fantôme pur et simple de Rose que personne n’a encore réussi à prendre en photo, malgré tous les moyens modernes. Passée dans l’autre monde, l’anachronique propriétaire fuit toujours autant les nouvelles technologies.