Le bulletin de notes

LE BULLETIN DE NOTES 

Un cancre, très rusé, justifie, matière par matière, les mauvaises notes qui figurent sur son bulletin, devant le « tribunal » de ses parents. Rapportez leurs propos.

– Accusé, levez-vous !

– Il est trop tôt votre honneur. Et je suis si bien dans les draps.

– Et vous êtes dans de beaux draps. Debout !

L’accusé se lève.

– 2/20 de moyenne en mathématiques. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

– Qu’il y a déjà suffisamment de problèmes dans le monde, alors s’en rajouter avec des robinets qui fuient, merci bien !

–  Il est dit sur votre bulletin : « élève nonchalant et contestataire, opposé à toutes règles et en particulier les règles de division. »

– Alors là, c’est faux, les divisions ça me connaît. La preuve, j’adorer bien monter les uns contre les autres ! Et puis remarquez, je divise le conseil de classe. Y a les profs qui pensent encore tirer quelque chose de moi et les autres qui ont perdu tout espoir.

– Le tribunal requiert d’ors et déjà une prise en main personnalisée.

– Si vous voulez m’aider, commencez par mettre des pieds aux tables de multiplication. Posez un napperon ça fait joli et posez dessus un fromage … Un Comté, c’est de circonstance.

–  (soupir) Bon, continuons… 5/20 en géographie. « Le Nil suit son cours, je ne peux en dire autant d’Erwan peu attentif au mien. » Des commentaires ?

– Ben, autant en maths je retiens 1, alors en géo c’est carrément zéro. Trop de noms de pays, de cours d’eau, on s’y perd ! Pourquoi on fusionnerait pas tout ça ? Par exemple, les Alpes et l’Himalaya deviendraient l’Himalayalpe. Et y a trop de pays ! Le prof me reproche mes découpages en classe mais ne trouve rien à redire à celui des frontières. Remarquez le désert avance et effacera le problème tôt ou tard.

– Peut-être que ça arrivera mais pas avant la fin de votre scolarité selon les dernières estimations des climatologues. D’ici là vous serez privé de désert. Maintenant passons à l’Histoire. 3/20 de moyenne. « Élève très impliqué, surtout dans les chahuts. » Vos explications ?

– L’Histoire c’a souvent été du bruit et de la fureur, vous êtes d’accord avez moi ? La prof demande un silence religieux, alors que moi, voyez-vous, je suis pas très moine français. Alors oui, je parle fort. Je le dois bien à nos ancêtres des couches populaires qui se sont battus pour se faire entendre.

– Soit, vous participez au débat, vous marquez un point… et j’ai pas dit rond-point. Mais votre enthousiasme ne transparaît pas dans vos résultats.

– C’est parce qu’avant chaque contrôle, faut réviser. Et je suis pas un révisionniste.

– Les pavés aussi ont leur histoire. Celui-là s’appelle un dictionnaire que vous ouvrirez à la page « révisionniste » pour en apprendre le sens véritable. A la fin de l’audience. On poursuit avec le Français. Je lis l’appréciation du professeur : « élève en profond désaccord avec les participes passés. J’espère réconcilier les deux partis avant la fin du 3e trimestre. » Qu’avez-vous à répondre à cela ?

– Toutes ces règles avec toutes ces exceptions. C’est vraiment la grammaire à boire !

– Trop facile comme argument, jeune homme. Sans cadre, si chacun y allait de sa sauce, que deviendrait notre belle langue ?

– Meilleure ! Meilleure ! La langue de bœuf peut se cuisiner à plein de sauces différentes, alors pourquoi pas la nôtre ?

– Parce que c’est une langue vivante ! Réglementée par l’Académie Française, depuis 1635. On ne fait pas ce qu’on veut avec ! C’est ce que votre professeur désespère de vous faire comprendre.

– Mais c’est la mienne de langue, je suis libre. Je peux la garder dans ma poche ou la tirer… comme ça ! Baaah !

– Outrage à magistrats, vous aggravez votre cas ! Voyons maintenant si la SVT relève un peu le niveau. 7/20 : « cherche encore son élément. La Terre ? L’eau ? L’Air ? Le Feu ? On peut déjà exclure l’école. » Une réaction ?

– Cette  prof prétend enseigner le vivant, mais pour ça encore faudrait-il que ses cours le soient ! Et je vous raconte pas le voyeurisme ! Nous forcer à espionner des bactéries dans l’œil d’un microscope en égard pour leur intimité ! Elle veut qu’on les dessine, en plus de ça. Alors je les travestis, les maquille pour ne pas qu’on les reconnaisse. D’où mes mauvaises notes.

– Votre attachement à la vie privée des microbes peine à nous convaincre quand d’un autre côté vous vous passionnez pour celle de vos contacts sur les réseaux sociaux.

– C’est différent, votre honneur. Les microbes n’ont pas de mur Facebook.

– Je vous ferais remarquer qu’ils n’ont pas besoin de réseaux sociaux pour se propager. Venons-en au verdict. Le jury prendra en considération vos brillants résultats en arts plastiques ainsi qu’en sport.

– Vous vous retirez pour délibérer ?

Non, mais vous oui, et dans votre chambre avec interdiction d’en ressortir pendant tout le week end.

– C’est injuste ! Je vais faire appel !

– Et comment puisqu’on vous confisque votre téléphone portable ?

– S’y vous plait, j’implore votre Rolande… Non, Yolande… C’est quoi déjà le prénom ?

– Clémence.

– C’est ça, j’implore votre clémence ! Je recommencerai pas.

– Les non-récidivistes retiennent les leçons. Commencez pas apprendre les vôtres et on en reparlera.

 

Compte rendu d’audience par le frère du cancre.

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Vers l’autre rive (2)

– Lâche-la ! Lâche ma femme ‘spèce de salopard ! hurla Arthur en se redressant d’un bond, piqué d’un aiguillon de fureur.

Ce coup de sang le désarma. Il libéra sa prise, regarda l’impotent avec une incrédulité résignée. Est-ce que seule la camarde avait le pouvoir de lui ouvrir les yeux, en grand et à jamais ? Une idée saugrenue le chatouilla : régler l’affaire au chifoumi. Si Arthur perdait, la vieille devrait fournir leur acte de mariage. Dans son état actuel, autant appeler ça le pierre-papiers- « schizo ».

– Enfin merde, arrête tes conneries ! finit par soupirer Max sur un ton las. Tu l’as regardée ? Ta femme ? Ça pourrait être ton arrière-arrière-grand-mère !

– Oh, l’temps n’attend pas, chevrota cette dernière en portant une main sur sa joue flétrie. Moi j’ai patienté, depuis… Peut-on compter ? Disparu au combat, qu’y m’ont dit. Mais j’savais qu’un jour y reviendrait de l’autre rive pour me faire traverser avec lui.

Max pressa ses deux mains sur son front dans une profonde inspiration et dressa un état concis de de la situation. La veuve avait complètement perdu pied. Non seulement il lui manquait des tasses mais cette foldingue était en train d’en faire boire une sévère à son ami. Lui ne reviendrait pas au rivage par lui-même, pas avec une jambe blessée. Alors il voulut mettre leur folie à l’épreuve matérielle. Tirant sur le sweat à capuche d’Arthur, il hurla en direction de la vieillarde.

– C’est des fringues de Poilu ? Et moi j’ai l’air de revenir des tranchées ? On s’est fait une bijouterie ! Tu veux voir la collection, peut-être ?

Il avait vidé son sac, maintenant au tour des poches. Ses mains y cherchèrent un butin ciselé très en-dessous de ses attentes. La raison à cela tenait à une carabine chargée très en-dessous du comptoir. Des colliers, des montres, quelques bagues, de la joncaille payée le prix fort. Là-bas, ça coûtait une jambe.

Plus rien dans la fouille droite. Celle de gauche ne frisait pas la surpopulation. S’y trouvait juste une photo de lui les cheveux courts, en habit de troufion, sourire lointain, comme détaché du régiment et de tout le reste, du bruit et de la fureur. Ç’était bien lui, ou plus vraisemblablement son aïeul revenu lui glisser un souvenir. Sauf que les fantômes de Poilus ne faisaient pas les poches de résistance ou des pantalons. Des guillemets droits s’ouvrirent entre ses yeux, à la faveur d’un plissement de contrariété. Arthur initia le dialogue:

– Tu cherches quelque chose ?

– Mais oui, ces putains de bijoux ! Je les avais sur moi !

– De quoi tu parles ?

Un neurologue aurait placé le patient sous le coup d’un mandat d’amnésie. A bout de patience, Max sonna le rassemblement de ses souvenirs au pas de course.

– Pourquoi t’as la patte dans cet état, à ton avis ? Le fumier qui t’a cartonné de derrière son comptoir, tu te rappelles bien de sa gueule !

L’infortuné, d’une voix lente, reconstitua le canevas de ses souvenirs. A entendre le rendu, Max et lui n’avaient pas tricoté le même décor.

– Si j’me rappelle ? On voulait juste prendre des œufs et l’aut’ vieux salaud arrive avec son tromblon. On avait jeté les uniformes mais il devait se douter qu’on était des déserteurs. Jeunes, dans la force de l’âge.

La deuxième version tenait debout à la différence de son auteur. Revivant la scène fatidique en une sorte d’apnée mémorielle, ce dernier s’agitait sur le lit, le regard erratique. S’il voulait réécrire les évènements, son binôme, à bout de force, lui laissait la craie. Pour le butin par contre c’était fifty-fifty, à condition encore de remettre la main dessus.

– On tape une bij’, son idée, et il me parle d’œuf ! soupira-t-il, prenant Louise tour à tour à témoin et pour suspecte. Toi la vioque, fais voir tes poches !

Les bonnes manières se perdent, déplora l’outragée, la mine sévère et résignée. Les armes aussi, constata le mal élevé au moment de sortir son auxiliaire de mort (factice en réalité, mais lui seul le savait) histoire de l’impressionner. Plus rien d’accroché à la ceinture. Bordel où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? Quand tout à coup, ça lui revint. Pas juste un flash, un intense feu d’artifice dans une nuit éternisée. Bouquet final à n’en plus finir, au parfum de bouquet mortuaire. Il se vit, tenant un fusil, un vrai celui-ci. Son allié lui offrait de quitter cet enfer la tête haute, canon pointé vers le menton. Il sentit la main d’Arthur s’abattre sur l’arme avant le coup fatal. S’il accomplit son devoir à l’heure de l’assaut avec une résignation suicidaire, la Mort devait manquer au sien une nouvelle fois. Changement de décor. Une chambre d’hôpital et pour voisin Arthur qui le mit vite dans la confidence.

Une fois retapé, pas question de me renvoyer là-bas. Je foutrai le camp et j’irai retrouver ma Louise. J’t’ai déjà montré sa photo ? Accompagne- moi si tu veux.

Il vit un paysan, béret sur la tête, un fusil en pogne, courir vers eux.

Un geyser de conscience le propulsa à la surface sans pallier de décompression. Des perceptions prégnantes mirent plusieurs de ses sens à l’épreuve ; le contact rêche d’une moquette où il gisait, une odeur âcre de sang, deux silhouettes ombreuses rasées par la lumière du jour, dont l’une allongée sur un lit. Il réajusta la focale trop floue. Son ami occupait le paddock, la jambe droite salement trouée. Les circonstances de leur échouage ici s’embrouillaient dans l’esprit dérouté de Max qui promena un regard fébrile autour de lui, cherchant un point où raccrocher sa réalité. Il se sentait comme un junkie de retour d’un trip hallucinogène, les gestes ralentis, la parole anesthésiée.

– Les journaux parleront de notre braquage demain, marmotta-t-il, la voix ensuquée, en essayant de se remettre debout.

– Quel braquage, Joseph ? Tu as dû rêver.

– Je m’appelle Max, bordel ! Max Loiseau, né le… le…

Sa mémoire falsificatrice lui faisait des faux et maintenant défaut. Un poison était en train d’en prendre le contrôle, se dit-il. Bats-toi, ça va te revenir !

Ce faisant, une autre toxine s’insinuait en lui, celui de la haine envers ces deux étrangers qui, leurs yeux dans les siens, voyaient quelqu’un d’autre. S’il les tuait chacun leur tour, suivant la logique jusqu’au bout, c’est cet autre qui se salirait les mains.

Cette pensée macabre fit sur lui l’effet d’une rafale engouffrée dans une cheminée, sifflante, sournoise. Un reliquat de lucidité mâtiné d’instinct vital, lui commanda alors de quitter sur le champ les lieux, laisser la vieille toquée à ses fantasmes. Et c’est Max qui franchirait le palier, pas Joseph ! En matière de désertion, il n’aurait rien à remontrer à ce prétendu Poilu.

– Vous me rendez chèvre ! Vous savez quoi ? Allez au diable tous les deux ! Surtout toi, sale sorcière ! T’as de la chance que…

Louise put mesurer sa veine à l’aune des points de suspension. Max marcha vers la porte, s’arrêta, se retourna avec un air farouchement résolu. Si les pendules ne tournaient plus rond depuis leur arrivée dans cette masure, il ne tenait qu’à lui seul de sauver une horloge.

– Bon, la vieille, si tu tiens à ton mari, dis-moi où je peux trouver un docteur ?

– C’est trop tard, Joseph, répondit Louise.

– Comment ça, trop tard ? C’est ce qu’on va voir !

Ne vous dérangez pas, je connais la sortie, se garda-t-il d’ajouter, trouvant ces messieurs-dames déjà suffisamment dérangés comme ça. Un gong lugubre, à son passage dans la cuisine, marqua le début de du contre-la-montre. Ses yeux cherchèrent une comtoise. Pas la moindre horloge ! A croire qu’un Petit Poucet avait semé une balise horaire depuis une autre dimension. Max ouvrit la porte et soudain se figea.

De l’autre côté du potager, au milieu des grandes herbes où paissaient les limousines, progressait un groupe de soldats. Des hommes en capote bleu-horizon, tenant leur fusil des deux mains, avançaient vers la masure. Les tailles variaient. Il y avait des courts sur pattes, des gars longs, et peut-être des galons sur la vareuse de l’un d’eux qu’un soleil rasant empêchait de discerner. Deux hypothèses entamèrent un duel dans la tête de Max. Ou il s’agissait de figurants d’un film d’époque, ou d’un authentique peloton venu le juger pour désertion et alors très vite résonnerait le clap de fin. Tu perds la tête ! La Grande Guerre est finie depuis un siècle ! Arthur et toi avez seulement à répondre d’un braquage minable !

Une piste pouvait se remonter, mais le temps ?

 – Joseph Bouvier ! cria une voix rugueuse. Vous êtes coupable de défection et pour cela vous serez fusillé !

La messe était dite par le Père « emptoire ». Max claqua la porte,  retourna précipitamment vers la chambre. En entrant son pied heurta une bassine à l’entrée et il s’affala ventre à terre sur la moquette. Regardant le récipient rempli d’une eau parcourue de vaguelettes rougeâtres puis tout autour de lui, il eut alors donné tous les bijoux du monde pour arracher des aveux à son imagination.

Là, dehors, un sinistre escadron punitif entendait le passer par les armes. Hallucination ? Que cette menace prenne ou non une tournure tangible, l’heure était à la tangente. Or Arthur ne l’avait pas attendu. Volatilisé, tout comme la vieillarde.

Mais comment il a pu calter dans son état ?

L’homme enjamba la fenêtre à droite du lit, retomba dans un parterre de fleurs desséchées et poudreuses. Devant ses yeux, la vallée abreuvée par une discrète rivière remontait doucement la pente. Une brise légère lui apporta des effluves d’osiers dont les touffes anarchiques rendaient hirsute la berge à proximité.

Il poussa un portillon rouillé et s’approcha de l’eau. La surface crevée çà et là par des bulles éphémères lui tendait un miroir infidèle. Son double, à peine déformé par le courant paresseux, portait la tenue du Poilu. Lui-même, mais un autre. Il sentit sa raison vaciller, sur le point de s’effondrer, et une peur lucide l’étreignit qui était de ne pas ressortir indemne des décombres… s’il en ressortait. Il tomba  à quatre pattes sur la rive, écarta les osiers, aspergea abondamment son visage. Les rides de l’onde s’estompèrent. Le reflet persistait et saignait. L’eau à l’endroit de sa poitrine avait pris une teinte rougeâtre, laissant cette impression d’hémorragie à Max.

D’abord cette photo retrouvée dans sa poche, puis l’arrivée de ces soldats, et maintenant cette erreur de renvoi. Et si ce n’était pas une erreur ?

Un tableau se dessina en surimpression dans son esprit. Il se vit attaché à un poteau d’exécution au beau milieu d’une prairie. Un peloton d’uniformes lui faisait face, attendant le geste fatidique du sabre. Son corps tressaillit à l’ouverture du feu que décupla un écho venu de partout et de nulle part, d’un rêve éveillé ou d’une autre vie.

En sueur, Max regarda tout autour de lui. Aucun soldat en vue. Il plaqua ses mains sur sa poitrine, se rassura au tangage frénétique. De ce côté-là tout semblait encore ok.

– Passe sur l’autre rive, Joseph. Il est temps.

La voix, un peu branlante, lui parvenait depuis la berge en face, à une dizaine de mètres. La vieille femme le regardait immobile. Près d’elle se tenait Arthur remis miraculeusement d’aplomb. Sa première explication était que l’ex-éclopé avait profité d’un passage à gué et à Lourdes.

– Arthur ? Merde, mais comment t’a traversé ?

– J’ai plongé, tout simplement… Ta vie actuelle et la mienne étaient un nouvel essai, Joseph. On pouvait repartir à zéro à condition de ne pas commettre de faux pas. C’est Louise qui nous a guidés jusqu’ici pour nous ramener.

Max Loiseau, antérieurement soldat Joseph Guérin fusillé pour l’exemple en 1917, reléguait les paroles de son ami au rang d’élucubrations. Des souvenirs de quelqu’un d’autre faisaient parasite dans sa mémoire mais quelques réglages avec un psy et ça s’estomperait. Une chose était sûre, il n’entendait pas se laisser confisquer son existence de petit voyou là, à ce stade, les poches aussi vides. Il allait ramener l’autre tintin de ce côté-là, n’en déplaise à son amour réincarné.

– Attends, j’arrive Arthur !

Et il plongea dans le Styx.

Vers l’autre rive (1)

VERS L’AUTRE RIVE (nouvelle en 2 parties)

Braquer une bijouterie, en cas de grabuge, pouvait vous conduire soit au trou, soit au cimetière. Mais ce genre de considération passait au-dessus d’Arthur. Ce qui n’avait pas été le cas de la dernière balle venue se loger dans sa cuisse droite. Salaud de gérant ! Les assaisonner de chevrotines par surprise, c’était contraire à l’éthique.

– Accroche-toi, mon vieux !

Certains gangsters laissaient une trace dans l’histoire ; en l’espèce, faute d’un autre mode de signature, Arthur répandait des gouttes écarlates au milieu des grandes herbes.

– J’suis foutu !

– Dis pas de conneries.

Max, son complice d’infortune, aurait voulu lui dire de prendre modèle sur son groupe sanguin, rhésus positif en toutes circonstances. Il garda pour lui cette comparaison saugrenue, en se disant qu’il n’en mènerait pas large à sa place. La guibole de l’estropié faisait peine à voir. Comment y remédier sans s’exposer à une autre peine, carcérale cette fois ? Les admissions de blessés par arme à feu donnaient toujours lieu à un signalement aux lardus. Par conséquent, hors de question de se rendre à l’hôpital. Leur salut viendrait d’un médecin de campagne.

Des vaches limousines regardaient, intriguées, ces deux individus tombés comme un cheveu dans le pâturage, et dont l’un servait de béquille à l’autre.

Max ahanait sous le poids de son fardeau. Tôt ou tard, se rajouterait celui de la justice et ce ne serait pas la même partie de plaisir. Cet Arthur, puisse le diable l’emporter avec ses plans foireux ! Flanqué de son boulet claudiquant, le malfrat négocia la descente d’un versant herbeux. Ses cheveux longs flottaient derrière sa tête, comme la queue d’une comète sur laquelle il avait trop vite tiré les plans.

Une halte s’imposait, et cette petite masure en pierres isolée en contrebas, au bord d’une rivière, pouvait s’y prêter. Restait  à savoir si elle était raccordée au téléphone. Aucun poteau en dehors de ces deux potos dont le plus valide poussa un portillon rouillé. De part et d’autre d’une allée de terre mal entretenue, le limon fertilisant de la rivière profitait à un potager. Restait à savoir comment les fugitifs préféraient leurs carottes : cuites avec l’arrivée de la cavalerie, ou au goût de vase que devaient avoir celles de ce jardin à chaque crue ? Max s’en foutait à vrai dire, il ne venait pas manger.

Il tambourina à la porte, dont le bois crevassé n’avait pas été verni. Ce pauvre Arthur pouvait en dire autant. Une femme d’au moins quatre-vingt balais ouvrit, toute ratatinée, les yeux éteints. La robe paysanne, aussi longue fût-elle, impressionnait toujours moins que celle, austère, de la justice.

– Ecarte-toi, la vioque ! lui lança Max.

Il n’eut pas à forcer le passage. Tablier noir autour de la taille, camisole de flanelle, coiffe blanche sur la tête, l’habitante ne devait pas vivre avec son temps. Avec son chat peut-être ? L’intérieur était à l’avenant. L’ouverture vitrée de la cuisine jetait une lumière chiche sur les éléments : une table dont le tapis noir  pouvait donner des idées de la même couleur (voir la nappe et mourir), un buffet où se rangeaient couteaux et fourchettes de prix, ainsi qu’un vieux poêle à bois. L’urgence réclamait un lit. Max trouva le chemin de la chambre tout seul. Des braqueurs à la petite semaine se faisaient repasser et pendant ce temps, des draps froissés attendaient toujours leur coup de fer.

Un nouveau volet de leur vie s’était ouvert depuis moins d’une heure, peut-être le dernier, et comme pour les préparer à cette éventualité, la pièce baignait dans une pénombre de caveau. Max chercha en vain l’interrupteur. Il allongea son blessé sur le lit et souffla de soulagement.

– Ouvrez la fenêtre ! enjoigna-t-il à la silhouette rabougrie immobile à la porte de la chambre.

La tenante des lieux s’exécuta sans un mot. Elle déplia les persiennes, jetant des éclats de jour sur les occupants. Arthur avait lu des récits de gens revenus de la mort témoignant tous d’une douce lumière. Celle-là l’aveuglait, ce ne devait pas être la même. Sa jambe terriblement douloureuse lui confirmait qu’il appartenait toujours à ce monde.  Alors pourquoi la vieille femme le regardait maintenant, bouche bée, comme si elle se trouvait face à un revenant ?

– Augustin !

Le supposé Augustin avait besoin de se refaire une santé, or manifestement, l’archaïque paysanne voulait commencer par un ravalement d’identité.

– Tu es de retour ! Enfin ! sanglota-t-elle, secouée d’une vive émotion en dévisageant le blessé.

Elle se trouvait dans tous ses états, à part celui d’arrestation réservé à ses délictueux visiteurs.

– Qu’est-ce qu’elle dit, cette folle ? J’l’ai jamais vu ! grimaça Arthur, pas en reste question larmes, mais pour d’autres raisons. Bon dieu, Max, fais quelqu’chose, j’ai trop mal !

Son comparse intercepta des mots énigmatiques à leur sortir d’une bouche fripée : guerre, séparation, déchirement. Un coup d’œil à la gambette ensanglantée laissait craindre un autre déchirement, plus organique, sans parler de l’hémorragie.

– Oh, l’ancêtre, il lui faut un docteur. Y a un téléphone ?

– Un quoi ? Oh, mon Augustin, qu’est-ce qu’ils t’on fait ? chevrota l’aïeule, lui prenant la main.

– Un téléphone, enfin quoi ! s’agaça Max en mimant le combiné.

– Oh non, pas ici.

De toute évidence, l’ermite n’avait pas eu à sauter du train de la modernité en marche, elle n’était même jamais montée à  bord.

– Mais c’est quoi cette piaule ? Vous avez de l’alcool au moins dans vos placards ?

– Ca, oui.

-Bien, ramenez-en pour désinfecter la plaie. Et une serviette humide aussi.

Elle partit avec ses galoches en bois. Max regarda par la fenêtre au cas où les schmidts se radinaient avec les leurs de gros sabots. Pas de mouvement à l’horizon verdoyant hormis les déambulations de quelques biftecks sur pattes. Il retourna au chevet d’Arthur pour relâcher son garrot fait d’une ceinture en cuir serrée autour de la cuisse. La situation n’était pas à la fête après la balle masquée même si l’artère fémorale ne semblait pas touchée.

– Bon,… mon vieux lapin, déclara le gangster en s’efforçant de prendre un ton posé malgré son apparente nervosité. Faut pas compter sur un toubib. Pas le choix, c’est à moi de te retaper.

Cette perspective chirurgicale réveilla en sursaut la piété de l’agonisant. Sa main tendue vers la Vierge Marie sur la table de chevet en appelait plutôt à l’opération du Saint Esprit.

– Quoi ? T’as pas confiance ? grinça son ami en biglant la statuette pieuse.

A côté de la figure mariale, le portrait d’un homme. Jeune, guère plus de vingt-cinq ans. Fière allure avec sa capote gris de fer au bleuté passé par le temps, ce qui valait mieux que de passer par les armes. Le front n’avait pas bougé depuis 1914, le reste du faciès non plus. Intrigué, Max prit la photo sépia délavée pour l’examiner plus attentivement. Le militaire arborait une fine moustache en trait de crayon. Son visage allongé aux pommettes saillantes lui en rappelait un autre. La copie en question, les mêmes yeux ronds un peu tombants, serrait les dents sur le paddock avec une valda dans la quille.

– Merde alors, regarde, c’est ta tronche ! s’interloqua le garde-malade. La vieille doit te prendre pour lui. T’as pas un aïeul qui s’appelle Augustin ?

Arthur se foutait de savoir s’il avait un peu du sang de cet homme dans les veines. Ça ne changeait rien à sa couleur ni à son odeur nauséeuse, âcre et métallique, mélée à celle de renfermé.

– Qu’est-ce qu’j’en sais ? J’ai jamais fait de recherche ! Tu vas rester me regarder crever ou faire quelque chose ?

– Sois pas con… Hé, mémé ! Alors, il vient cet alcool ?

Trop tôt pour la bière. La maîtresse de maison réapparut avec une bassine et une flasque, du pas allègre de quelqu’un pressé de trinquer ; à savoir à la santé de qui : la mort ou la vie ? Toute secouée quelques minutes plus tôt et maintenant le visage en fête.  L’ADN pouvait confondre un coupable, la sénilité aussi, bien souvent avec un proche disparu. Son mari ? Impossible, se dit Max, la photo doit remonter au temps de la Grande Guerre. Quel âge aurait une femme de Poilu en ce début du 21e siècle ? Au moins 120 ans. Cette chaumière hors du temps, humide, dénué du moindre confort, n’était  absolument  pas propice aux prolongations. Le bon air, peut-être ?

L’improbable super centenaire -le témoin lui donnait tout au plus quatre-dix respectables printemps- posa la bassine sur un petit guéridon. Elle s’approcha du blessé, lui souleva doucement la tête, porta à ses lèvres le flacon.

– Bois ça, mon Augustin. Ça va te faire du bien.

– Hé ! intervint Max. c’est pour désinfecter !

Il arracha de ses mains parcheminées la petite bouteille, en but une gorgée et déversa le reste. L’eau de feu, versée à grands flots, incendia la plaie béante, déclenchant une tonitruante sirène qui n’était pas celle des pompiers. Arthur,  visage tordu de douleur, se redressa en hurlant avant de retomber aussi sec sur le matelas. Son front luisait de sueur. Max le tamponna avec une serviette.

– Désolé ça pique, toussota l’infirmier de fortune, mal à l’aise sous sa blouse voire carrément terrifié sous ses dehors de self control.

L’alarme monterait d’un cran dès l’instant où il essaierait d’extraire la dragée. Deux choix : bâillonner le supplicié avec un mouchoir, ou l’anesthésier à la gnôle de dieu qui enlève le pêché du monde. A vrai dire, la vieille femme avait déjà inauguré la deuxième option dont les effets ne tardèrent pas à se mesurer sur le patient.

– Louise ! murmura l’estropié, les yeux vitreux, voix cotonneuse du dormeur encore en pleine brume onirique.

Le prénom affleura à la surface de ses lèvres, venu de quelque profondeur inconsciente.

– Mon chéri, oui c’est bien moi ! Je n’ai cessé de t’attendre. Enfin, nous sommes réunis.

Le couple de l’année, se dit Max. Un soir de confidences avinées, son pote lui avait dit aimer faire l’amour tôt le matin à la fraiche. Il ne le savait pas adepte du grand écart, le crépuscule étant descendu depuis belle lurette sur cette Louise. Ou alors est-ce que j’ai raté un épisode ? Avec une patience feinte, il prit le ton infantilisant, syllabes exagérément appuyées, d’un aide-soignant en EHPAD au département Alzheimer.

– Oh la ! Atterris mémé ! Ce-n’est-pas-ton-mari !

Mais Louise, fébrile, s’oxygénait à l’air de famille entre la photo et la personne en souffrance sur son lit.

– Si, c’est lui. Il n’a pas changé ! Hein qu’t’es bien mon Augustin ?

– Augustin Pithiviers, compléta ce dernier d’une voix lente et pâteuse. 330e régiment d’infanterie de Mayenne, matricule 512. J’ai une jambe en vrac mais je sais encore comment je m’appelle, Joseph.

Allons, donc ! soupira le susnommé. Voilà qu’il rentrait dans le jeu de la vieille toquée ! Brillant acteur promis à un bel avenir, non pas sur les planches mais entre quatre, tout au fond d’un trou, si son corps étranger tapait l’incruste trop longtemps.

– Soit, si ça peut te faire plaisir, soupira Max. Eh ! Il me faut une pince ! réclama-t-il en mimant le geste chirurgical.

L’assistante partit en quête du graal, sans un mot. Les pronostics de l’apprenti toubib la faisaient revenir au pire bredouille, au mieux avec une pince à épiler rouillée. Mon pauvre vieux, si tu ne meurs pas de l’opération, ce sera du tétanos. La question de l’hygiène se posait car, ici, même le lait ne devait pas être stérilisé… alors les ustensiles ! Resté dans la chambre, Max sentit un vertige poindre peu à peu, sournoisement, comme si quelque mauvais génie siphonnait son oxygène. Assez de jus irriguait toutefois ses synapses pour isoler la source de son malaise en la personne de l’homme alité près de lui. Cet homme aux yeux caves, qui le regardait de façon troublante, n’était plus tout à fait Arthur. Ou alors il s’est effacé au profit de l’acteur ?

– Tu vas pas me laisser tomber, hein ? s’enquit l’inconnu d’une voix angoissée d’enfant dans le noir.

– Enfin, couillon ! Je suis ton ami, j’te lâcherai pas !

Max pouvait lui donner sa parole sur ce point. Mais, quant à promettre qu’une veilleuse resterait allumée après extinction totale des feux…

– Je vais mourir en lâche, soupira Arthur (puis le regardant avec une compassion lucide). Et toi Joseph, s’ils te rattrapent, ils te fusilleront.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Ils me cloqueront au ballon, voilà tout. Et une fois dedans je chercherai la rustine. Mais pourquoi tu m’appelles Joseph ?

Une serviette passée sur le front du blessé balaya tout un régiment de gouttes de sueur. Quelques survivantes en déroute trouvèrent refuge sur ses paupières et son nez.

– Tu préfères Eugène, ton deuxième prénom ? sourit ce dernier avec un sourire de connivence à sens unique.

Max lui rendit un regard perplexe. Est-ce que son pote l’entraînait à une vie de fugitif en l’affublant d’un nouveau blaze ? Joseph, ça faisait tout de même démodé ! Un ange passa mais Arthur (Augustin?) ne le vit pas, trop absorbé dans ses pensées ou pas assez mort. Il reprit à l’adresse de Max:

– On t’a jamais donné de surnom, toi… François, c’était Joli Cœur, André La Tremblotte… L’aumônier, la bête à Bon Dieu. Tu te souviens qu’il gueulait ? (prenant une voix outragée) M’appelez pas comme ça !

Un rire spasmodique le secoua avant que sa douleur ne le rappelât cruellement à l’ordre. Du stade d’homo sapiens, il était passé à celui d’« homo rictus ». Puis une ombre passa sur son visage, suffocante, irrévocable comme une dalle de tombeau en train de se refermer.

– Tous morts … On va à l’abattoir et tu crois  que ce Bon Dieu à la con va lever le petit doigt ?

Athée, Max n’attendait rien du Ciel. Ses seules interrogations pour le moment portaient sur la colère anachronique du braqueur vis-à-vis d’un temps déjà si lointain. Se pouvait-il qu’un défunt Poilu, son sosie en photo, eût emprunté sa fréquence vocale ? Rationnel, Max ne croyait pas aux phénomènes de possession ou de réincarnation. Pour lui, la clé était à chercher plutôt du côté du breuvage. La préparatrice, revenue bredouille de sa course, fit les frais de sa conclusion suspicieuse. Il l’empoigna par les épaules, la secoua sans égards pour son compteur bien avancé.

– Vieille sorcière, t’as mis quoi dans ta gnôle ? Il délire ! Le pire c’est qu’j’en ai sifflé une gorgée !

(suite et fin à venir)

Un train d’avance

A mon arrivée dans le hall de la gare, en cette heure matutinale, les esprits s’échauffaient (au bois)  parmi les voyageurs en attente. Au guichet, plusieurs d’entre eux haussaient le ton, d’autres seulement les épaules en se disant que finalement il y avait plus grève dans la vie.  Le panneau d’affichage annonçait des annulations de départ, dont mon 8h45 pour Troyes. Seul un train sur trois roulait. Ma première pensée désabusée fut que ce genre de mouvement pénalisait toujours les petits usagers, jamais les  grands patrons actionnaires à l’abri dans leur voiture avec chauffeur : « des parts au CAC 40, attention à la fermeture des portières ! »

Désemparé, je demandai une faveur à un homme en costume cravate tirant une petite valise à roulettes.

– Excusez-moi, vous voulez bien me filer le train ?

Certes, on ne s’improvisait pas pilote de loco mais je ne voulais pas m’arrêter à ces considérations.

– Là, maintenant ?

– Oui, si ça pouvait se faire sans plus tarder. Je dois aller à Troyes.

– Je regrette, j’ai déjà filé le train à mon infidèle de femme. Actuellement, elle est sur les rails du divorce.

Je compatis poliment. Me concernant, les bans de mariage n’étaient pas encore pour demain, contrairement aux bancs de la gare à ma disposition. Je me résignai à m’asseoir. A côté de moi un jeune guitariste au look grunge confiait à son voisin ses derniers souvenirs de concert, extatiques, car selon lui: «  la scène, c’est ouf ! » alors que dans un wagon… la SNCF. Les syndicats des cheminots nous servaient toujours la même musique ; cet émule de Kurt Cobain était un peu plus créatif ? J’hésitai à lui réclamer un morceau au pied levé, trouvant que depuis ce matin on levait bien assez le pied comme ça. Bon, après tout, un débrayage de plus ou de moins…

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textes en vrac

Les blogueurs abonnés à ma page auront remarqué que je  suis moins actif sur mon blog. La correction de mon roman m’a pris pas mal de temps. Ça et le travail. Aujourd’hui Je ne reviens pas à vide et vous rapporte deux textes courts écrits pendant un atelier d’écriture. A bientôt.

DIALOGUES EN SITUATION

Un animal de basse-cour vante aux autres animaux les avantages qui sont censés le classer au-dessus d’eux. Rédigez ce discours ainsi que les réflexions des autres animaux.

–  Que feriez-vous sans moi ? demande un jour le coq aux autres membres de la basse-cour.

– La grasse matinée, pour commencer, répond une poule. Toi et ta fichue manie de nous réveiller à l’aurore.

– Reconnaissez que je suis indispensable ici.

– Pas autant que moi, intervient le jars. Ne dit-on pas que nécessité fait l’oie ?

-Nous, on pond, rappelle une femelle. Et auprès du fermier, on a la côte-côte ! Toi, que fais-tu à part chanter ? Si tes vocalises pouvaient nous rapporter quelque chose !

Et le pseudo patriarche de dresser l’inventaire :

-Et la paire de chaussons ? Et le vase ? Et le réveil mécanique ? Cadeaux du fermier en rétribution de mes talents !

– Il te les a jetés depuis sa fenêtre pour que tu fermes ton bec ! glousse une pondeuse.

-Pas du tout ! Mon chant est majestueux, je dirais même transcendantal, et fait honneur au soleil ! se rengorge le coq aux ergots surdimensionnés ;

– Ta modestie ne t’étouffe pas. Mais alors, alors que fait son Altesse Sérénissime dans une si basse-cour ? se gausse un canard.

– Un harem a besoin d’un protecteur.

– Tes femelles te remettent à ta place plus souvent que tu ne veux l’admettre, ricane le jars.

-Tu peux parler ! se vexe la caution virile du poulailler. Tes oies t’ont mis au pas. Tandis que moi, je commande et décrète.

-Des crêtes ? Je n‘en vois qu’une seule au-dessus sur ta tête, compte le jars.

– En un mot, crétin ! Je parlais de la dentelle qui orne mon crâne. Effet garanti auprès de ces dames.

– Et ‘y fait quoi d’autre de ses journées, le mirliflore ? demande une caqueteuse. Couver les œufs ? Non. Elever les poussins ? Non plus. On se farcit tout le travail pendant que monsieur se pavane !

– Mais je reste auprès de vous, rappelle le coq. Je ne suis pas comme le canard, toujours coulé dans un café.

– Oui, j’y passe mes journées, admet l’incriminé. Ce faisant, je me tiens au courant des nouvelles.

– Ce faisan ? Lequel ? Jacques ou moi ? interpelle un oiseau de gibier, depuis la volière voisine.

– Vous, on ne vous a pas sonné, grommelle l’emblème tricolore.

-Si, justement ! caquette une poule. Oyez Oyez dindes…, canes, oies, poules ! Le coq va nous faire la démonstration de sa supériorité sur nous, les reproductrices ! On est toute ouïe, guide suprême !

– Euh…,  hésite le fanfaron un peu embarrassé. Si je fais cocorico, ça suffit?

– Un peu, que ça suffit ! s’indigne une dinde. Marre de tous ces machos et de leur discours sur leur sexe faible ! On veut de la considération ! Créons un mouvement féministe ! On l’appellera Me Too.

– On parle de moi ? s’immisce le chat de la ferme.

– J’ai pas dit Matou, retourne à tes souris !

– Allons allons mesdames, apaise le coq. Enterrons la hache de guerre autour du ver de la réconciliation !

Le gallinacé déterre un ver de terre, ouvre grand son bec et le gobe. Mais le lombric emprunta la mauvaise tranchée. Le coq se met à tousser, sur le point de s’étouffer. Une poule bien grasse lui administre une grande tape dans le dos, avec son aile. Le ver est expulsé de son gosier.

– Merci ! dit le fier oiseau, honteux de s’être donné ainsi en spectacle.

Eclat de rire de la basse-cour.

– A qui le dis-tu ! Mon pauvre coq, que ferais-tu sans nous ?

 

LE DILEMME

Un matin, vous vous réveillez sans aucune envie d’aller au travail Mais vous êtes retenus par des scrupules ou des considérations diverses. Transcrivez en forme de monologue le débat qui se fait en vous.

Non, je ne me lèverai pas. Et ce n’est pas un réveil Mickey qui va me donner des ordres ! D’ailleurs, je le retiens l’inventeur de ce foutu appareil, de ce briseur de songes ! Ce jour-là, il aurait mieux fait de rester couché, moi je vous le dis.

Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire à mon patron si je reste au lit? Que je suis resté jouer à 1,2,3 sommeil ? Après tout, il me traite toujours d’endormi, autant lui donner une vraie raison.

Pense à ta fiche de paie ! Regarde là ! Mâte-là !… Ah, le moelleux de mon matelas !

Je suis comptable mais voyez-vous, plus les livres de comptes ont un pouvoir soporifique sur moi. C’était déjà le cas avec les contes de fée que me lisait ma mère.  Aujourd’hui, si j’en crois le dernier bilan, ce n’est pas le fils mais le fisc que le boss cherche à endormir.

Si je ne vais pas au travail ce matin, je risque de me retrouver dans de beaux draps. Bah, ça tombe bien, j’avais prévu de changer les miens.

Je vais dire que je me suis fait un lumbago. Un faux mouvement, et crac ! Mais encore faut-il trouver un médecin complaisant. Et si l’assurance-maladie envoie un agent chez moi pour me contrôler ? Une amende sur le dos n’arrangerait pas mon lumbago !

J’ai trouvé ! Je vais appeler mon chef et lui suggérer un nouveau modèle d’organisation de l’entreprise. Non plus pyramidal, mais horizontal. Employés, encadrants, tous allongés pour un rapport professionnel d’égal à égal. De deux choses l’une, ou bien le patron valide ma conception de la hiérarchie, ou bien il me regarde comme un agent subversif, un épicurien en retard au travail mais en avance sur ses idées. Trop risqué, c’est un coup à se faire licencier sans indem-nuitées.

Vite, une autre idée ! Je dois une importante dette de sommeil de l’ordre d’une centaine d’heures au Marchand de Sable. Il m’a mis au pied du mur. Si je ne dors pas, Morphée s’en chargera himself, et je vais morfler. N’est-ce pas un peu trop farfelu ? Je crains que la direction juge mon prétexte à dormir debout.

Et si je disais que j’enterrais ma grand-mère ? Têtue comme une pioche, elle ne voudra jamais mourir aujourd’hui. Tant pis, j’enterre l’idée.

Mon gars, t’as pas le choix, tu vas devoir aller au chagrin. C’est pourtant pas faute de me creuser. Oh ! Ça y est, je la tiens ma bonne raison pour rester au lit ! C’est dimanche, aujourd’hui ! Quel idiot, j’ai oublié de déprogrammer mon réveil !

Mais demain ?

Le père noël ne fait pas de cadeaux

 

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Santa Claus mettait un point d’honneur à être toujours ponctuel au moins un soir de l’année, or voilà que ses lutins lui reprochaient son avance, ou plutôt ses avances à leur égard. Une partie d’entre eux avaient monté un collectif et déposé en guise de présents, au pied du sapin du tribunal de Laponie, une montagne de plaintes pour harcèlement sexuel.

Santa niait toutes ces accusations de mains baladeuses dénuées selon lui de tout fondement, et pas au sens anatomique. Lui, l’artisan du bonheur de tous les enfants, comment osait-on le salir de la sorte ? Pure calomnie ! Il espérait toutefois qu’à la différence de ces mômes de plus en plus exigeants, les enquêteurs ne seraient pas regardants sur les marques, notamment celles laissées sur les joues de certains salariés négligents. Devant du travail bâclé, Santa  pouvait vite partir dans les tours, sans besoin de traineaux.

Le père noël avait l’habitude d’être trainé par ses rennes, pas devant la justice. Aucun juge ne se mettrait entre lui et son ancestrale mission. C’était la nuit N et des milliards de chérubins attendaient leurs cadeaux. Il se mit donc en route.

Les brides de l’attelage dans une main, son I Phone 50 dans l’autre, le livreur à la barbe fleurie ne vit pas l’étoile filante passer au firmament. Autre chose se répandait de façon aussi fulgurante sur la toile… pas celle des Bergers. Sa bouille bonhomme s’affichait en une des principaux sites d’information, assortie d’un titre peu équivoque: « Leur patron est un prédateur sexuel, des témoignages de Lutins lutinés. » L’affaire ferait le tour du globe cent fois plus vite que lui. Et pourtant au niveau vitesse il mettait le paquet que ce collectif de mal baisés à bonnet pointu lui reprochait de déballer à tout bout de champ de noël.

Le bras tendu en l’air pour faire antenne – au-dessus de la Méditerranée le réseau passait mal- Santa prêtait une vague d’attention à la route. Son relâchement manqua de lui coûter très cher quand déboula un gros avion sur sa droite. Les rennes freinèrent des quatre fers lesquels n’étaient pas à repasser, contrairement au permis de conduire de leur maître. Pris dans les turbulences des réacteurs, le traîneau tournoya, bringuebala tel un fétu de paille dans la tempête.  Des cadeaux mal sanglés tombèrent de bord. Mais le père noël tenait  bon face à la tourmente tant atmosphérique que médiatique.

L’Airbus s’éloigna avec tout son cortège de perturbations et le calme retomba dans la troposphère. Santa, la tête toujours à l’endroit bien qu’un peu secouée, entreprit de repêcher ses colis à la mer. Du moins ceux restés à la surface car hors de question de plonger pour les récupérer. Il avait le bonnet du papa noël, pas du Commandant Cousteau.

En stationnaire, à basse altitude, le Père Pôle Nord balaya d’une lumière froide les eaux non moins glaciales de la Méditerranée. Retrouver des paquets, de nuit, au milieu de cette immensité, revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin Quand le faisceau du traîneau captura un frêle esquif, une coquille de noix, et pas de Saint Jacques, sa surprise fut d’une taille inversement proportionnelle à celle de ses cadeaux. Son traîneau frisait déjà la surcharge pondérale – un coup à se faire dresser un pv- mais alors que dire de ce ridicule radeau débordant de réfugié?

Santa pesa le caractère urgentissime de sa mission et cette situation de détresse humanitaire. La pensée des accusations portées à son encontre joua dans la balance. La mer, connue pour ne jamais faire de cadeaux, lui donnait l’occasion de faire oublier la polémique. Il imagina en gros titre dans les journaux : le Père Noël vole au secours de migrants.

Une forêt de mains décharnées, rongées par le sel, se dressa vers l’échelle de corde  lancée du traineau comme le pompon d’un sinistre manège.

– Les enfants d’abord ! lança Santa dans son mégaphone.

Du moins quelques-uns. Son traineau ne pouvait pas accueillir non plus toute la misère du monde. Il songea aux employés partis sur le prétexte qu’avec eux il s’était mal conduit de cheminée. Allez comprendre pourquoi, il en perdait son lutin. En tout cas les petits costumes verts siéraient parfaitement à ces enfants.

Un homme au physique famélique, le visage tanné, saisit l’échelle et en entama l’ascension.

– Hé ! J’ai dit les enfants ! Redescendez !

Le malheureux ne l’entendait pas cette oreille. Comme les mots ne semblaient avoir aucune  prise sur l’indésirable, Santa entreprit de tester un autre genre de prise en secouant vigoureusement la corde. Le candidat à l’embarcation s’y accrochait de toute l’énergie de l’espoir, la même qui l’avait porté jusqu’ici lui en plus du courant méditerranéen.

Une lumière crue et aveuglante éclaboussa soudain le radeau. Elle venait d’une vedette en approche. Une voix assourdissante, amplifiée par un haut-parleur, beugla un ordre en italien. Les garde-côtes ou le bateau d’une ONG ? Le joufflu couperosé allait devoir se montrer moins sélectif sur ses passagers sous peine d’être mal vu, en dépit des projecteurs, par ces bons samaritains. Son image était déjà écornée… gidouille ! Un seul scandale à la fois.

Le premier naufragé se hissa à la force de ses bras jusqu’au traîneau. Ému, au bord des larmes, il ne lui tenait pas rancune d’avoir voulu le faire lâcher comme un fruit trop mûr.

– Merci ! Merci !

Une jeune femme et son petit garçon montèrent à leur tour. Un problème de place se posa. Santa suggéra tout naturellement la mère de s’asseoir sur ses genoux. Il dut se contenter du mioche. La vedette maritime évacua le reste des migrants.

– Un selfie avec Papa Noel ? proposa le chauffeur en pensant au potentiel viral de cette photo sur les réseaux sociaux.

Oublié le vieux rougeaud concupiscent, on ne parlerait bientôt plus que du Saint Bernard-Nicolas secouriste des réfugiés. Une fois le cliché en boite, le chauffeur claqua les rênes de son attelage.

– Allez, c’est pas le tout mais j’ai ma tournée ! Au fait, petit, qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

– Une nouvelle vie sans la guerre. Vers le nord.

– Je vous y emmènerai au Nord, ta mère et toi. Au Pôle Nord. Il y aura des jouets, tout plein de jouets… Ce sera juste à toi de les faire.

A des milliers de kilomètres de là, des enfants s’endormaient, un sourire aux lèvres.

roman: extrait inédit du livre 1

La correction de mon roman avance tranquillement. Je fais des coupes mais aussi des rajouts comme cette scène qui ne m’est venue à l’esprit qu’après coup.

A ce stade de l’histoire, nos amis Goozmes sont les hôtes cachés du petit Jérémy, installés dans le sous-sol de la maison.

 

Ce matin-là, Jérémy emporta un ouvrage de plus dans son cartable, en la personne d’Athos. Intégrer la créature à la liste des manuels scolaires eût été faire honneur à son savoir qui, d’après le gamin, devait dépasser le cadre des programmes de CM1 et sans doute même les frontières des connaissances humaines. Comme l’éducation nationale n’était sûrement pas prête, du moins sa maîtresse, Jérémy demanda de la part de l’auditeur libre la plus grande discrétion. Ce dernier lui promit de se montrer digne de ce privilège et de rester bien sagement au fond du sac.

Athos tint parole pendant la leçon de calculs bien que cette parole, justement, le démangeait. Quand il lui prenait des velléités de réponses aux questions posées par l’enseignante, son jeune ami le rappelait au silence par de discrets coups de pied dans le cartable.

Enfin arriva l’heure de la récréation. Une fois la salle de classe entièrement désertée, le clandestin prit sa part de défoulement non pas dans la cour mais au tableau noir.

L’œil rivé sur son cheptel de têtes blondes, Françoise Rochard ne pouvait voir la créature à l’œuvre. En bonne pédagogue, la quadragénaire donnait des clés de compréhension à ses élèves, du moins certaines car aucune de son trousseau personnel n’ouvrait l’équation écrite à la craie. Quelle ne fut pas sa surprise à son retour de découvrir un graffiti de chiffres et de symboles ; une simple formule mathématique sur les trous noirs enseignée en cours élémentaire sur Goozmes. Les murs de la classe abritaient donc un génie? Elle n’en avait encore vu aucun en la matière parmi ses petits anges dont les meilleurs maitrisaient tout juste la division. Troublée, elle prit un chiffon pour effacer, arrêta son geste comme par peur d’offusquer l’auteur. Le fantôme d’Einstein ?

– M’dame ! C’est qui qu’a écrit ça ? C’est pas vous ! observa un garçon du premier rang.

– Si je le savais, soupira l’enseignante en passant une main dans sa tignasse poil de carotte.

– Et ça veut dire quoi ?

– Euh… On décodera ça un autre jour… Bon, ouvrez votre cahier de français !

Jérémy rencogné dans sa chaise, tança du regard le farceur caché juste sous ses pieds. Du fond de son cartable, Athos lui renvoya un sourire espiègle.

La cloche de midi libéra les petits estomacs gargouillants. Un clandestin allait d’ailleurs se faire sonner tout un carillon pour désobéissance. Jérémy fourra en toute hâte livres et manuels dans son casier, plus que jamais pressé de rentrer chez lui. Mais des ennuis l’attendaient à la sortie de la salle de classe, en la personne d’un petit replet à lunettes.

– Hé ! Dutilleul ! Tu caches quoi dans ton sac ?

Il s’appelait Florian. Jérémy n’aimait pas la façon qu’avait le garçon de le dévisager de côté, le sourcil arqué, l’œil arrondi derrière ses verres, comme un rapace un peu miro. Quoiqu’en y regardant de près, son regrettable camarade tenait moins de l’aigle que de la poule.

– Rien. Pourquoi ?

– Je t’ai vu mater plein de fois à l’intérieur. Qu’est-ce tu planques ?

En classe, l’attention de Florian passait fréquemment en zone interdite, sous une ligne entre Brest sur la carte de France à sa droite et le troisième radiateur à gauche de la fenêtre. Ça lui avait d’ailleurs valu plus d’une ligne sur son bulletin scolaire. C’est devant que ça se passe ! rappelait sans cesse la maîtresse.

– Rien, je te dis.

Le Big Leu, son surnom, approcha son visage de Jérémy, lui renvoyant une haleine tiède aux relents gastriques. Une vidange s’imposait.

– Vraiment ? En me levant j’ai cru apercevoir une espèce de peluche. C’est ton nounours ?

Ce ton bêtifiant vis-à-vis de son camarade rassurait le Big Leu sur sa propre maturité.

– Lâche-moi ! soupira Jérémy en voulant s’esquiver vers la porte de la cour.

L’enquiquineur, grassouillet mais vif, entrava la sortie avec un sourire de défi.

– Ouvre ton cartable !

En plus de regarder de biais sa victime, ce garçon entendait de travers et prit son refus d’obéir pour un aveu. Des élèves prirent l’accrochage au vol dans l’espoir jouissif de voir autre chose voler ou, mieux encore, quelqu’un.

– Tu veux pas ? T’as honte, Dutilleul ? minauda Florent d’une voix mielleuse. Faut pas avoir honte d’emmener son doudou à l’école à neuf ans !

Les bésicles du  joufflu ouvrirent la valse, désarçonnées par une claque furtive. Ce coup de sang déclencha une ola enthousiaste dans l’assistance.

– Mes lunettes ! piailla le Big Leu en les ramassant par terre. Si t’as cassé mes branches… !

Madame Rochard, attirée par les cris, sortit dans le couloir au pas de charge.

– Qu’est-ce qui se passe ici ?

– Jérémy a fait tomber mes lunettes ! Elles sont tordues !

– Tous les deux, vous venez avec moi dans mon bureau !

Un peu plus tard, Jérémy regagnait le chemin des pénates, le nez dans ses baskets, le pas traînant. Quelques passants auraient pu s’inquiéter à la vue d’un enfant parlant tout seul. Un psy sur le dos en plus de son cartable, c’eût été vraiment trop lourd pour lui. Il refaisait le match, injustement arbitré à ses yeux, avec Athos bringuebalé entre ses cahiers.

– Tu aurais dû ouvrir le sac. Ton camarade n’aurait vu qu’une peluche ordinaire.

– Pour être la risée des autres ? Il n’avait pas d’ordre à me donner. Il l’a cherché !

– Te voilà bien avancé maintenant, ta maîtresse a convoqué tes parents.

– C’est dégueulasse ! Faut dire aussi que je la trouvais nerveuse depuis ton petit numéro au tableau. Elle doit toujours se poser des questions.

Tous deux rejoignaient la maison en ignorant que, dans la matinée, Froggie aussi avait commis un écart… Chez les voisins.